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Sur une île, un manchot peint des toiles maléfiques. Avec «Duma Key», le nabab du fantastique américain propose un pavé gorgé d’épouvante qui n’évite pas les longueurs.

Le 19 juin 1999, une camionnette percute Stephen King. Victime de nombreuses fractures nécessitant plusieurs semaines d’hospitalisation et de multiples interventions chirurgicales, le King of pop literature annonce qu’il arrête d’écrire. Serment d’ivrogne. Surmontant la fatigue, l’écrivain aux deux cents textes et aux 40 millions de dollars de revenus annuels, reprend la plume. La douleur qu’il a ressentie dans sa chair, il l’amalgame dorénavant à ses récits, tel un surcroît de rouge et de sang dans l’épouvante que l’homo americanus ressent face aux gouffres de l’espace et du temps.
Par ailleurs, génétiquement prédisposé à la dégénérescence rétinienne, Stephen King sait qu’il peut perdre la vue. Cette perspective de cécité complète rajoute de la nuit aux derniers romans: une invasion extraterrestre sournoise menace le monde (Dreamcatcher), une pandémie de folie sanguinaire se propage par téléphonie mobile (Cellulaire), la veuve d’un romancier célèbre cherche son salut à travers la jungle de l’Inconscient (Histoire de Lisey). Comme dit un personnage de Duma Key: «Les ombres, je connais. Faut juste faire attention à ne pas leur laisser pousser des dents.»
L’appel de l’ombre. Entrepreneur immobilier, Edgar Freemantle a été écrasé au fond de sa voiture par la chute d’une grue de chantier. On le désincarcère en petits morceaux. Hanche broyée, bras amputé, lésions cérébrales. Sa femme le quitte. Boiteux, manchot, aphasique, il part se refaire une santé à Duma Key, un îlot floridien. Dans sa maison rose dont la mer lèche et ronge les fondations, coquillages concassés bruissant comme des dents, Edgar se met à dessiner. Il a un bon coup de crayon. Et carrément du génie quand son bras amputé le démange... Il peint alors des marines angoissantes, des couchers de soleil sanglants, des petites filles menacées par le jusant, des vaisseaux fantômes – comme si son membre fantôme appelait les ombres.
Duma Key se révèle être «un lieu très puissant». Outre Edgar Freemantle, certains résidants, comme la vieille Elisabeth Eastlake, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ou son factotum, Wireman, qui a une balle dans le cerveau, servent d’amplificateurs aux ondes maléfiques. Les peintures influent sur la réalité du monde. Elles font revivre les malheurs de jadis, elles déterminent les malheurs à venir. Dans la jungle putride qui étouffe la pointe de l’île, Edgar et ses amis vont devoir affronter une poupée de porcelaine très ancienne et son armée de spectres...
Vampires suburbains. Le génie initial de Stephen King est d’avoir introduit les fantômes et les vampires du fantastique gothique dans les banlieues de l’Amérique contemporaine, de les confronter à la middle class, à la pop culture et à la paranoïa gouvernementale, ouvrant dès les années 70 la voie à X-Files et tous ses dérivés. Il y a des cimetières indiens sous le home sweet home, les enfants sont des pervers polymorphes capables d’allumer des incendies par la pensée (Charlie), les militaires mènent des expériences dangereuses (Brume)...
Aujourd’hui, l’effet de surprise est passé. Dans Duma Key, l’écrivain recycle une série de thèmes de prédilection: l’enfant mutant (Carrie, Shining), les liens télépathiques entre un groupe d’amis (Ça, Coeurs perdus en Atlantide), l’artiste comme catalyseur des forces obscures (La part des ténèbres).
Fantômes trop gras. Stephen King pèche surtout par excès. Il écrit affreusement long (six pages pour une visite de routine chez le médecin...), accumule les détails sans importance (le contenu du frigo) et triviaux («Un manchot est capable de donner un échantillon d’urine, mais le risque d’accident est beaucoup plus grand»). Réduit d’un bon tiers, cet épais pavé qu’est Duma Key gagnerait assurément en puissance. En éliminant le gras de son écriture, dialogues dilués, descriptions exhaustives, digressions inutiles, le maître du Maine pourrait renouer avec le génie des nouvelles de Différentes saisons (1982), comme l’incroyable évasion d’un prisonnier modèle (Shawshank Redemption), la contamination d’un chouette kid par un vieux nazi (Un élève doué) ou la randonnée initiatique de quatre adolescents marchant vers la mort aussi sûrement qu’il est plus tard qu’on ne le pense (Le corps).