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À l’extrême Sud du continent sud-américain, partagé entre l’Argentine et le Chili, se trouve un archipel de plusieurs centaines d’îles, battu par les vents, séparé de la Patagonie et des Andes par le détroit de Magellan et du bout du monde par le cap Horn. Avant les Européens y vivaient, dans des barques nomades, des peuples appelés Selknams, Yagans et Alakalufs, exterminés au XIXe siècle. Ce sont les feux que ces derniers allumaient dans leurs canots qui donnèrent son nom à cet endroit perdu. Cette Terre de Feu, fabuleuse terre de fantasmes et de drames, est la terre de Francisco Coloane, extraordinaire écrivain chilien mort en 2002 à l’âge de 92 ans, colosse à la barbe blanche, fils de capitaine de baleinier et dont chaque livre est imbibé du théâtre glacé de ce Sud extrême.
Dans le monde de Coloane, on raconte que des chasseurs, faute de femmes ou d’Indiennes à violer, se sont soulagés avec une femelle phoque, l’ont dépecée vivante pour vendre sa fourrure, et, depuis, sont hantés par son esprit. Dans le monde de Coloane, on croise parfois un iceberg sur lequel un cadavre d’Indien debout, rictus aux lèvres, jette des sorts aux chasseurs blancs. Des hommes qui habitent seuls depuis trop longtemps ont développé un langage entre l’humain et la langue animale, guttural et incompréhensible. Au milieu des tempêtes, les yeux des marins scintillent de haine pure à l’égard de la mer. Le pays vibre de légendes de bateaux fantômes, de mortes errant dans les flots, de chercheurs d’or qui s’entretuent. Les lieux portent des noms parlants: Isla Desolación, Port Famine, Isla Furia, Cementerio Inglés.
Coloane, né en 1910 dans l’île de Chiloé, au Chili, quelques milliers de kilomètres plus au nord, sut dès son arrivée à Punta Arenas, sur le détroit de Magellan, alors qu’il avait 12 ans, que la Terre de Feu serait sa «Terre promise», comme l’écrit Michel Le Bris dans l’introduction à cette édition en un seul volume des trois recueils de nouvelles les plus fameux de Coloane: Tierra del Fuego, Cap Horn et Le golfe des peines.
Perdants magnifiques. Auteur de trois romans, Le dernier mousse, considéré comme un classique de la littérature maritime et sud-américaine, Le sillage de la baleine et Antartida, d’une autobiographie, Le passant du Nouveau Monde, des chroniques de Naufrages et de plusieurs recueils de nouvelles, Coloane est beaucoup plus que l’écrivain maritime réaliste qu’il apparut à ses débuts, dans les années 1940: les bateaux qui sillonnent ses mers sont des échantillons d’humanité, la nature du bout du monde, de par son extrême marginalité, fait émerger les passions et les désirs les plus enfouis de l’être humain. Ses héros, matelots, ouvriers agricoles, chasseurs de phoques, Indiens dépossédés, moutonniers ou gardiens de troupeaux, sont des antihéros, des vaincus traînant une lourde charge de rêves brisés. Coloane dépeint l’envers de l’esprit pionnier, celui qui rend fou par obstination, échec ou soif de vengeance. Et sur terre ou sur mer, Coloane n’oppose pas tant les hommes à la nature que l’homme à l’homme.
Renaissance en France. En 1923, lorsque Coloane s’installe avec sa mère à Punta Arenas, il est déjà orphelin de père. Sa mère meurt à son tour en 1925. Coloane, qui écrit déjà des nouvelles, quitte le collège pour faire tous les métiers: journaliste, ouvrier agricole, inspecteur du travail, marin, cartographe, gardien de troupeaux, baleinier. Dès les années 40 et la publication du Dernier mousse, le public salue l’écrivain de la mer et des grands espaces qu’il est. Marié une première fois en 1932, il se retrouve veuf trois ans plus tard avec un enfant. Il se remarie en 1944 avec Eliana Rojas, qui lui donne son second fils. La dictature de Pinochet semble le condamner au silence – sous la menace des mitraillettes, c’est lui qui, en septembre 1973, prononce l’éloge funèbre de Pablo Neruda. Sa renaissance passe par la France: dans les années 1990, Jean-Pierre Sicre réédite toute son oeuvre aux éditions Phébus, et le Festival Etonnants voyageurs, de Saint-Malo, en fait une star. En 2002, ses cendres sont dispersées dans l’océan. Il avait, disait-il, «un pied dans la mer, l’autre sur terre, un côté pour souffrir, l’autre pour se sauver».

Grand voyageur, établi aujourd’hui à Budapest, l’Américain Olen Steinhauer a situé plusieurs de ses précédents romans d’espionnage derrière le rideau de fer. Son Touriste (nom donné aux agents secrets sans foyer et sans identité) nous emmène cette fois-ci en cavale entre la Slovénie, les Etats-Unis, Venise, Paris et Genève. Ancien touriste devenu cadre au siège de la CIA, Milo Weaver vit tranquillement à Manhattan avec sa femme et sa fille jusqu’à ce que son passé le rattrape. L’occasion de constater que, décidément, on ne peut se fier à personne. Comme toujours chez Olen Steinhauer, l’intrigue est assez complexe et l’histoire pleine de rebondissements. Ne pas se décourager après quelques dizaines de pages. Tout va s’éclairer progressivement .

La vie quotidienne dans le Munich des années 30 n’était pas facile. Tout particulièrement quand, avec des rêves mais sans un sou, on débarquait de province pour y chercher du travail. La jolie Kathie, un brin naïve, en fera la douloureuse expérience avant de croiser la route du pervers et sadique Josef Kalteis. On la retrouvera morte dans un ruisseau, sauvagement violée, comme le seront ensuite plusieurs jeunes femmes de la région. Se basant sur un fait divers réel, Andrea Maria Schenkel utilise un procédé fort habile pour créer le suspense et maintenir la tension. Développant son récit sous différents angles, elle y insère aussi bien les témoignages des proches que les réponses faites au juge par l’assassin durant son procès. Au départ, on ne sait d’ailleurs pas trop qui croire, et l’on imagine même que Josef Kalteis pourrait avoir payé pour un autre – le livre s’ouvre sur son exécution. Peu à peu toutefois, la vérité s’impose, jusqu’aux terrifiants aveux de la fin.