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Nouvelles, récits ou roman policier, une poignée d’auteurs nippons nous invitent dans une autre dimension.

Allons au Japon ! En nous glissant au cœur des mots. Pas question toutefois de tourisme littéraire. Confrontés les uns aux autres, lus ou relus dans une certaine proximité, ces ouvrages pourtant très différents nous offrent une expérience plus profonde: celle d’un temps singulier, décliné de multiples façons. Un authentique voyage dans l’ailleurs alors que sonne l’heure des grands départs estivaux.
Véritable virtuose de l’élémentaire, Yoko Ogawa (née en 1962) a fait de la trace, du passé, des souvenirs malmenés et donc d’autant plus oppressants, le thème de plusieurs de ses livres. Dans Amours en marge, disponible désormais en poche, cette descente en soi permet à une jeune femme de dissiper l’étrange son de flûte qui un matin envahit ses oreilles et l’empêche de vivre normalement. Avec l’aide d’un sténographe aux doigts magiques qui prend en note ses souvenirs et ses souffrances, elle finit par retrouver l’origine de cette fêlure: un amour d’enfant, pour un garçon de 13 ans qui jouait du violon.
Dans La mer, recueil de sept nouvelles parues entre 2001 et 2006, la même écrivaine joue cette fois-ci avec le temps de la lecture. Fascinante de délicatesse elliptique, elle fait contenir en une vingtaine de pages, et parfois moins, tout un monde imaginaire et fantasmatique. Comme souvent chez Yoko Ogawa, on y fréquente des personnages aux fonctions insolites et poétiques tels «le gardien des caractères d’imprimerie » ou cet homme qui possède une «titrerie», soit un magasin qui vend des titres. Un travail beaucoup moins facile qu’on l’imagine car «il faut d’abord tendre l’oreille au récit raconté par les gens» avant de faire «une analyse minutieuse qui conduit à un titre reliant intimement le demandeur à son souvenir».
Métaphore de la course. Avec Haruki Murakami (né en 1949) et son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, le temps devient cyclique. Dans ce récit qui zigzague entre Hawaii, Cambridge (Massachusetts), New York, Athènes et le Japon, la lecture épouse le rythme répétitif et annuel des marathons, triathlons et autres courses à pied effectués par l’auteur pour se maintenir en forme. Murakami observe son corps, ses souffrances et ses performances, tout en les comparants à sa pratique de l’écriture et à ses techniques de romancier. Avec lui, la course devient donc une métaphore de l’art, mais aussi de la vie. En guise de conclusion, il imagine d’ailleurs son épitaphe d’écrivain (et coureur): «Au moins, jusqu’au bout, il n’aura pas marché.»
A l’énergie folle et volontaire de Murakami – dont deux précédents ouvrages sortent en 10/18 –, Yû Nagashima (né en 1972) oppose le temps suspendu de l’indifférence, voire de la déprime. Le héros de Barococo – le nom du magasin d’antiquités pour lequel il travaille – ne semble avoir ni envie ni projet particulier. Même son identité reste totalement floue. Il se contente d’être là, de loger provisoirement dans un minuscule appartement qui sert aussi de dépôt, tout en observant avec sympathie mais distance les gens qui l’entourent. Un roman en forme de longue attente, basé sur la répétition, et qui s’achève à Paris sur la prise de conscience que le voyage a commencé bien en amont et qu’il «va durer, durer indéfiniment».
Un bon policier. Absence de futur et constat d’impuissance se retrouvent au cœur d’Ikebukuro West Gate Park II d’Ira Ishida (né en 1960). Cela n’empêche pas ce livre d’être un excellent roman policier, plein d’humour et de finesse. Comme dans le précédent, mais moins bon, volume déjà paru chez le même éditeur, on y suit les aventures de l’ingénieux Makoto et de la bande de jeunes paumés qui accourent telle une armée de l’ombre à chacun de ses appels à l’aide. Un peu malgré lui, cet homme d’une vingtaine d’années s’est en effet forgé la réputation d’un formidable «solutionneur d’embrouilles». Même les gens du milieu font parfois appel à lui pour éviter les pots cassés.
Constitué d’une série de petites enquêtes indépendantes, ce livre renvoie lui aussi à un temps particulier. D’histoire en histoire, il suggère que les investigations de Makoto ne prendront jamais fin, puisqu’elles se confondent avec la vie même. Et ce n’est sans doute pas un hasard si, en réfléchissant, le jeune homme écoute inlassablement un disque de Steve Reich. Le musicien américain n’est-il pas l’un des papes de la musique répétitive?