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Enfermés dans jPod – un studio de jeux vidéo de Vancouver –
les six personnages principaux du roman subissent les délires de leurs supérieurs.

Douglas Coupland est un écrivain atypique. Discret mais culte, l’auteur canadien appartient à la génération triomphante des romanciers d’anticipation sociale anglo-saxons, héritiers des travaux de J. G. Ballard. Mais, contrairement à ses contemporains Bret Easton Ellis (Moins que zéro, American Psycho), Martin Amis (London Fields, Chien jaune) ou Will Self (Vice-versa, Mon idée du plaisir), le Canadien de 38 ans n’a jamais cédé à l’attrait du cynisme, préférant cultiver une poésie décalée et adolescente, empreinte de pop-culture et de nouvelles technologies.
De la génération X... Une orientation qui colle bien à l’univers composite d’un auteur venu à l’écriture un peu par hasard. Né en 1961 en Allemagne, Douglas Coupland a passé les premières années de sa vie dans le décor d’une base de l’OTAN, où travaillait son père, médecin. Rentré au Canada à l’âge de 4 ans, il mène une vie classique et se lance dans des études de physique. Las, il bifurque ensuite vers la sculpture, avant de prendre le large, entre l’Europe et le Japon.
De retour à Vancouver, il écrit quelques articles pour le Vancouver Magazine, centré sur la culture populaire et la jeunesse. Et le déclic survient. S’exilant en Californie, Douglas Coupland se lance dans la rédaction d’un long texte inspiré de ses articles. Génération X est né et, avec lui, un auteur culte, porte-parole littéraire d’une génération paumée. Une étiquette que le Canadien balaie d’emblée, répétant inlassablement écrire en son nom et non pour une quelconque génération.
Plutôt que de capitaliser sur ce premier succès, Coupland choisit ainsi d’étayer son univers au gré des évolutions culturelles, passant avec un naturel bluffant de la musique pop au monde de l’informatique, des cartoons triomphants à la globalisation en marche. Microserfs se plonge dans l’univers d’une entreprise inspirée par Microsoft, Girlfriend in a Coma jongle avec le surnaturel en mêlant grand sommeil et fin du monde, tandis qu’Eleanor Rigby s’interroge sur nos solitudes via le portrait d’une mère-fille devenue vieille fille.
Seule marque de fabrique visible dans cette oeuvre protéiforme, un goût prononcé pour les intrigues bancales – effet garanti, agaçant ou attachant selon les lecteurs – et les jeux formels, slalomant entre les marges des pages, variant les typographies et les alphabets, imprimant des slogans publicitaires ou situationnistes au fil de la narration.
... à la génération geek. Fidèle à ce modèle, le récent jPod permet à Douglas Coupland de renouer avec le souffle générationnel de ses débuts, en mettant en scène une brochette de geeks, aussi perdus dans le monde actuel que dans les dédales de l’entreprise qui les emploie, du monde qui les entoure et des référents télévisuels qui les façonnent. Des antihéros comme autant de produits d’une époque, «assemblage déprimant d’influences de culture populaire et d’émotions étouffées, commandé par les hoquets du moteur de la forme la plus banale de capitalisme». Rien que ça!
Enfermés dans jPod – un studio de jeux vidéo de Vancouver – les six personnages principaux du roman subissent les délires de leurs supérieurs, tout en s’égarant dans leurs quotidiens défis chronophages – «Tout ce qui diminue la productivité (nous) convient» – de la rédaction d’une lettre d’amour à Ronald McDonald à celle d’une annonce autopromotionnelle destinée à eBay.
Marqués du même J initial de leurs noms respectifs – Jeperson, Jackson, Jyang, Jarlewski, Joyce et John Doe – les jPods tentent de survivre entre ces délires collectifs et une réalité plus déconcertante encore. A l’image du narrateur, Ethan Jarlewski, coincé entre une mère cultivatrice de marijuana, un père aspirant acteur et un frère impliqué dans le trafic de clandestins.
Abrupt dans ses premières pages, jPod distille son charme étrange à mesure que se déroule son intrigue, cahin-caha, décousue et captivante à la fois. Quant aux incessants effets formalistes qui jalonnent le livre – spams, messages d’erreur, listes déroulées, déclinaisons mathématiques – ils terminent d’instaurer un rythme propre à ce roman d’apprentissage contemporain, jamais moraliste, constamment sur le fil entre réel et virtuel. Jusqu’à laisser deviner que les plus déconnectés ne sont pas ceux qu’on croit... I