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Les romans dit «du monde» du magnifique écrivain belge paraissent en oeuvres complètes. Une si belle errance.

On ne sait trop si l’anecdote est vraie, mais, comme le note Pierre Assouline, qui connaît son Georges Simenon mieux que personne, «elle mériterait de l’être». Alfred Hitchcock téléphone un jour au domicile de l’écrivain. «J’aimerais parler à M. Simenon...
– Un instant... Je suis désolée, répond une voix féminine, il vient juste de commencer un roman. – Bon. Je patiente...»
La rapidité d’exécution du père de Maigret était telle – ne dit-on pas que, à ses débuts, il lui était arrivé d’achever un ou deux romans en une seule journée? – qu’elle est devenue mythique. Ses romans, pour ainsi dire, ont été écrits d’une traite. En les ouvrant, «on ressent aussi la nécessité de les lire d’une traite», dit Pierre Assouline. La tension mentale exigée par ce type de composition ne tolère ni interruption ni repos. Les chefs-d’oeuvre de Simenon sont donc toujours brefs.
Romans durs. Les romans policiers qu’il produisait de manière industrielle ont assuré sa fortune et sa gloire, mais ils ont masqué l’authentique génie qu’il investissait presque exclusivement dans ce qu’il appelait «ses romans durs». Ceux dont Julien Green disait que «leur auteur serait mort étouffé s’il ne s’en était délivré». Parmi eux, une douzaine sont situés dans des pays lointains, en Afrique, au Proche-Orient, en Amérique centrale ou ailleurs, nourris par les voyages et les reportages que Simenon a faits entre 1928 et 1935. Sous le titre Romans du monde, les Editions Omnibus en publient deux volumes, où sans jamais faire couleur locale, comme on dit, Simenon restitue en quelques phrases simples, mélodiques et rythmées, le génie des lieux, de tous les lieux, avec leurs couleurs, leurs odeurs, leur poésie...
Ouvrez n’importe lequel de ces romans, d’emblée la magie opère, vous serez happé par la mâchoire d’un piège qui ne vous relâchera plus. Même refermé, le livre vous laissera étourdi, alors que vous tenterez de reprendre pied dans votre petit monde habituel dont, le temps d’une lecture, vous avez entrevu l’envers inquiétant.
Prenez Le Blanc à lunettes, écrit en 1936, l’histoire d’un amour brûlant que vit Ferdinand Graux, un colon propriétaire d’une plantation de café à l’ex- Congo belge. Un homme d’une trentaine d’années que les indigènes ont appelé «Mundele na talatala », ce qui veut dire «le Blanc qui n’est homme qu’avec ses lunettes». Il est fiancé à Emilienne, qui est restée en France et ne le rejoindra que sur le tard, mais l’a-t-il jamais vraiment aimée? Un jour, il tombe par hasard sur la «frêle» lady Makinson et, aussitôt, il pressent une «catastrophe». Et qu’est-ce qu’une catastrophe pour lui, c’est d’être troublé par un événement imprévu. «Un déséquilibre », selon un mot qu’affectionne Simenon. Une passion, c’est-à-dire une maladie.
Chute d’un homme. Où qu’elles se situent, les histoires que raconte l’écrivain belge sont toujours un peu les mêmes. Elles narrent la chute d’un homme. Le destin, un incident extérieur déclenchent un processus de destruction. Un homme se découvre soudain étranger aux siens et à luimême, il essaie de briser les chaînes de sa vie quotidienne – et il sombre. Le coup de lune, Quartier nègre, Long cours, Le Blanc à lunettes... Ce sont tous, là, «les romans du désenchantement et des illusions perdues», écrit Jean-Baptiste Baronian dans sa préface au premier volume des Romans du monde. Quartier nègre, qui a pour cadre le canal de Panama, s’articule autour de la dissolution d’un couple, provoquée en grande partie par le fait que chacun des deux partenaires est contraint, faute d’argent, de vivre en terre étrangère. Loin, très loin de ses racines, presque en terre ennemie.
Simenon a éprouvé très tôt le «sentiment cosmopolite » d’appartenir au monde entier, à l’humanité entière. Et, très vite, il s’est rendu compte que les personnages qui peuplent la planète étaient tous à peu près les mêmes, amovibles, assortis, frères et soeurs, cousins et cousines. Le plus souvent des petites gens, des solitaires, des rebelles, des ratés, des déracinés, des vaincus. «Pour moi, les hommes étaient partout des hommes, dit-il lui-même. Que ce soit des Noirs demi-nus ou des Tahitiens fleuris, en paréo, je ne cherchais pas la différence, mais, au contraire, la similitude.» Génie des lieux et des personnages, ceux-ci craignant toujours de n’être pas à la hauteur, de se trouver inférieurs à leurs aspirations les plus hautes. Aveuglement de l’homme blanc dans les terres colonisées. Même cet homme-là nous touche. A cause, peut-être, de son affligeante médiocrité.

Les romans policiers de Qiu Xiaolong intègrent avec finesse et subtilité les développements et les errances de la Chine contemporaine. Après l’arrivée de la psychanalyse et la problématique du tueur en série, c’est l’écologie qui sert aujourd’hui de fil rouge à son dernier livre, Les courants fourbes du lac Tai. Toujours passionné de poésie, toujours célibataire, mais prêt à tomber amoureux, le très gourmand inspecteur principal Chen Cao, de la police criminelle de Shanghai, se voit offrir, par le Parti, une semaine de vacances dans une luxueuse résidence au bord du lac Tai. Huit jours de farniente dans un cadre de rêve? Allons donc! A peine notre brillant policier commence-t-il à se reposer que le directeur d’une usine de la région est assassiné. Or, il se trouve que son entreprise figure parmi les plus polluantes de la région. Sous le charme de Shanshan, ingénieure employée par la fabrique et écologiste, Chen ne résiste pas longtemps à l’appel du devoir.

Roman noir très noir, Argent brûlé de Ricardo Piglia s’inspire d’un fait divers qui défraya la chronique en Argentine dans les années 60, sur fond d’agitation péroniste et de magouilles politiques. Magnifiquement écrit, ce livre en forme d’enquête – qui a reçu le prix Planeta et fut adapté au cinéma – évoque, par petites touches habiles, un braquage sanglant effectué en plein Buenos Aires par une bande de malfrats sans scrupules. Au gré d’incessants allers-retours entre présent et passé, intégrant les récits des témoins et la chronique d’un journaliste, l’ouvrage retrace le destin tragique et bancal des différents protagonistes qui se réfugieront à Montevideo pour une ultime et terrifiante confrontation avec la police. Un livre étrange, d’une extrême violence, et pourtant séduisant. Déroutant,