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Ramon Chao. Défaite espagnole.


Michel Audétat

« L’Odyssée du Winipeg » est un roman picaresque pris dans la guerre d’Espagne. Il ne manque ni de souffle ni de verve.


Port de Valparaiso, Chili, années 50. Ramon Chao raconte comment, en 1939, le Winnipeg y emmena 2500 hommes, femmes et enfants, vaincus du franquisme, depuis Bordeaux.

D’habitude, ce sont les pères qui écrasent les fils et les empêchent de respirer à leur aise. Chez les Chao, c’est l’inverse: la gloire mondialisée du fils, Manu, pèse sur le talent du père, Ramon, qui demeure dans l’ombre. On serait heureux si l’on pouvait contribuer, même très modestement, à réparer cette injustice historique.
Journaliste, longtemps resté à Radio France internationale (RFI) où il a dirigé le service Amérique latine, Ramon Chao est devenu romancier un peu sur le tard, au tournant du millénaire. Peut-être est-il d’ailleurs un écrivain anachronique: né en 1935, il appartient à une génération marquée par une conscience de l’histoire qui n’est plus vraiment celle d’un monde vivant dans la tyrannie du présent perpétuel.
Et pourtant, quelle énergie dans cet anachronisme! Son dernier roman, L’odyssée du Winnipeg, est habité par une vitalité de jeune homme. L’auteur a du punch, un bon jeu de jambes. Et le souffle nécessaire pour entraîner le lecteur, sans le perdre, à travers une époque confuse mais décisive.

Un héros picaresque. Les personnages de L’odyssée du Winnipeg sont pris dans un moment capital où va se jouer le destin tragique de l’Europe et du monde: ces années 30 qui voient l’Espagne basculer dans la guerre civile. Un abîme historique s’est ouvert, et l’écrivain y jette son héros picaresque. Un rusé. Un filou qui a du coeur. Un homme libre qui n’était pas fait pour cette guerre, mais qui y prend sa part, et qui trouve encore la force de rire au milieu du désastre.
Comme Ramon Chao, le héros du roman est né en Galice, mais quelques années avant lui. Il a un peu plus de 20 ans quand, en 1936, la guerre arrive jusqu’à son village. Il s’appelle Luis, mais on le surnomme Kilowatt: électricien, il a monté une petite arnaque avec la standardiste du central téléphonique, Maruxa, dont il partage aussi la couche. Contraint à la fuite par les fascistes, il se sauve dissimulé par des moutons comme l’avait fait Ulysse pour échapper au cyclope Polyphème. Luis partage aussi l’intelligence rusée du héros homérique, qui épouse chez lui un tempérament libertaire.

Une vie de patachon. C’est assez naturellement du côté des anarchistes que Luis va se retrouver: des soldats qui se sont lancés dans une guerre plutôt folklorique, sans uniforme, sans discipline, sans chef et peu désireux d’en avoir un. Avec les anars, Luis mène d’abord «une vie de patachon». La guerre d’Espagne que raconte Ramon Chao est à la fois un joyeux bordel et une tragédie cruelle qui se prolongera par plusieurs décennies de franquisme.
Avec Luis, on voit la guerre d’Espagne comme le Fabrice de Stendhal voyait la bataille de Waterloo: au ras des réalités guerrières. Mais il arrive que le roman prenne de la hauteur: des personnages historiques mettent leur nez dans L’odyssée du Winnipeg; ici, Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français; là, Joseph Staline qui, dans une forte scène entre les murs du Kremlin, négocie avec le président Juan Negrín le soutien de l’URSS à la chancelante République espagnole.
Contrôlée par le Parti communiste, la compagnie France-Navigation a été créée en avril 1937 dans le but d’acheminer des armes aux républicains d’Espagne. Le Winnipeg est un des navires qui ont assuré ces transports, mais le lecteur doit attendre le dernier quart du roman avant de monter à bord du navire qui lui donne son titre: Luis fait alors partie des 2500 vaincus de la guerre d’Espagne qui, en 1939, embarquent sur le Winnipeg pour voguer vers Valparaiso. L’armateur du bateau, peu économe de son soutien aux républicains espagnols, est un poète qui s’appelle Pablo Neruda.
Avant d’entamer cette traversée, Luis a été pris dans la spirale des défaites. Dans les combats perdus de Catalogne. Sur les routes de l’exode vers la France. Et au camp du Vernet-d’Ariège où il a été interné. C’est avec «la souffrance des vaincus clouée dans les entrailles» que Luis embarque sur le Winnipeg. Il arrive à Valparaiso le 3 septembre 1939; le même jour débute la Seconde Guerre mondiale. Les écrivains de gauche, comme Ramon Chao, ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils traitent de défaites historiques.

Puissance imprévisible

Alberto Barrera Tyszka réussit un beau roman sur le thème difficile de la maladie.


Michel Audétat


Deux trames entrecroisées composent le roman. La première évoque les tourments du docteur Miranda, partisan de l’idée qu’il faut toujours dire la vérité au malade, mais qui ne sait comment annoncer à son père le cancer dont il est atteint. La seconde se développe autour de la secrétaire du Dr Miranda qui, après avoir emprunté l’identité de son patron pour répondre à un patient, ne sait comment sortir du piège où elle s’est empêtrée. Ecrivain vénézuélien, Alberto Barrera Tyszka a écrit un roman dont le personnage principal est la maladie elle-même, puissance obscure et imprévisible qui ronge les esprits autant que les corps. Pas d’effets de manches, pas de grosses ficelles mélodramatiques: tendu entre le vif et le mort, entre la vérité et le mensonge, La maladie touche par une écriture ferme et sobre.

Un amour fou et après.

Les allers et retours Rome-Sarajevo, grinçants et sublimes, de Margaret Mazzantini.


Chantal Tauxe


Un matin, Gemma reçoit un téléphone. C’est Gojko, un ami perdu de vue. Elle s’interroge: «Par quel mystère se fait-il que, au cours de notre existence, nous renoncions aux êtres les meilleurs pour des gens inintéressants, des gens qui ne nous font pas de bien, qui se trouvent simplement croiser notre chemin, et qui nous corrompent par leurs mensonges, nous rendent chaque jour plus lâches.» Gemma a 53 ans et semble se contenter d’une petite vie médiocre. Elle s’embarque avec son fils Pietro, un ado auto-centré sur luimême, pour Sarajevo. En fait, Gemma, sous la plume de Margaret Mazzantini, nous embarque dans une succession époustouflante d’histoires: un amour fou, la guerre en Bosnie, un roman d’apprentissage, un polar, une quête identitaire, l’aventure de la maternité. Depuis Ecoute-moi paru en 2004, on sait que l’écrivain italien, de mère irlandaise, sait surprendre ses lecteurs et rendre attirantes les réalités les plus grinçantes. Venir au monde offre ainsi en 450 pages la démonstration sublime qu’il y a toujours une vie après les pires tragédies.

SOMMAIRE

ÉDITO.

ENTRETIEN.
Tracy Chevalier

VOGUE.
Voyage. À la recherche de l’âme perdue.

PRIVÉ.
Catherine Fuchs.

ROMANS SUISSES ET ÉTRANGERS

POCHE

POLARS

ESSAIS

JEUNESSE

CRITIQUES I.
Douglas Coupland

CRITIQUES II.
- Georges Simenon
- Qiu Xialong
- Ricardo Piglia

CRITIQUES III.
- Ramon Chao
- Alberto Barrera Tyszka
- Margaret Mazzantini

CRITIQUES IV.
- Jean-Christophe Rufin
- Amélie Plume
- Adrian Lesniak

LES LIVRES
9782283022450.gif
Ramón Chao
Prix: CHF 32.00

9782070785612.gif
Alberto Barrera Tyszka
Prix: CHF 33.00

9782221113592.gif
Margaret Mazzantini
Prix: CHF 40.10