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Fiction politique et roman d’espionnage, truffé de détails, «Katiba» traite de la diplomatie et du terrorisme.

En 2007, Jean-Christophe Rufin a été nommé ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie, mais il est resté un écrivain qui garde les sens en éveil et enregistre, sur son passage, tout ce qui peut servir au roman mijotant sous son crâne. Celui qu’il vient de publier, Katiba, profite ainsi de ses premiers pas dans la carrière diplomatique: plusieurs scènes se déroulent au Quai d’Orsay, dans le palais qui abrite les Affaires étrangères de la République, et le lecteur aura notamment le plaisir d’être initié à la discipline rigoureuse du protocole, cet «art de canaliser les personnalités pour les conduire à effectuer naturellement les mouvements qu’on a prévus pour elles».
Mais le roman débute loin de là. Dans les sables sahariens. Dans un de ces camps mobiles de combattants islamistes qu’on nomme une «katiba». On comprend vite qu’il y a du rififi chez les djihadistes. Un groupe fait sécession. Il se soustrait à l’autorité de l’émir algérien Abdelmalek Droukdal qui, en 2006, avait obtenu de Ben Laden le droit de rebaptiser le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), dont il était le chef, en al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Ces dissidents accusent la direction d’AQMI d’être trop modérée, trop prisonnière du cadre algérien, trop oublieuse du «grand combat» planétaire que les djihadistes doivent mener contre les «vrais ennemis »: les Occidentaux. Peu à peu, on prend conscience qu’un attentat kamikaze d’envergure est en train de se préparer. Pas superstitieux, le diplomate Jean-Christophe Rufin imagine qu’il pourrait être perpétré au Quai d’Orsay.
Le retour d’Archie. C’est sur cette trame géopolitique qu’il a tissé son thriller. On y retrouve un personnage déjà croisé dans Le parfum d’Adam (Flammarion, 2007): le vieil Archie, qui continue de diriger la société de renseignement privée Providence. Depuis leur quartier général établi en Belgique, les agents de Providence suivent les préparatifs terroristes. Mais, en réalité, qui tire les ficelles de cette tenébreuse affaire projetée comme un théâtre d’ombres sur l’immensité du désert? Les services secrets algériens qui voudraient rappeler aux Etats-Unis l’importance de la menace terroriste dans le monde arabe? Ou la droite républicaine américaine qui, tout compte fait, pourrait bien tirer profit d’un attentat perpétré en Occident, afin de mettre Barack Obama en difficulté?
Sur une ligne de crête. La clé de l’énigme se trouve entre les mains d’une jeune et belle veuve de diplomate, Jasmine, qui évolue sur une ligne de crête, partagée entre deux cultures qui se disputent, en elle, ses amours et ses haines. L’agent de renseignement Dimitri ne restera pas insensible à ses charmes, ce qui le conduira à prendre quelques libertés avec les règles de sa mission. Mais ce n’est pas le meilleur du roman: Jean-Christophe Rufin s’est plié, en bon élève, au devoir de l’intrigue amoureuse, mais sans mettre beaucoup de coeur à l’ouvrage.
On pourrait aussi lui reprocher d’avoir reproduit des recettes qu’il avait expérimentées avec succès dans Le parfum d’Adam. Même découpage de la narration. Même manière de faire rebondir l’action d’un bout à l’autre de la planète: Paris, Washington, Bruxelles, Bologne, Dakar, Nouakchott, le Ténéré... Même accélération du tempo pour précipiter le roman vers son dénouement. Mais on est surtout épaté par l’aisance de Jean- Christophe Rufin, qui n’use pas deux fois de suite du même genre littéraire, à s’aventurer cette fois-ci sur les terres du roman d’espionnage bien informé où John Le Carré est roi.
Si la fiction amoureuse laisse un peu à désirer, la fiction politique est parfaite. On est entraîné à imaginer une série de scénarios plus conspirationnistes les uns que les autres, mais qui produisent tous un puissant effet de vraisemblance. Le secret de Jean-Christophe Rufin tient à la précision du détail qu’il intègre toujours très bien au récit: qu’il s’agisse du fonctionnement d’une agence de renseignement privée, de la vie nomade d’une «katiba», ou encore des préparatifs d’un attentat kamikaze. Dans sa postface, l’auteur met prudemment en garde ceux qui prendraient son roman trop au sérieux: «Les événements que je raconte ne se déroulent pas dans le pays où j’ai été en poste et ne sont pas tirés de mon expérience. Ils ne constituent en rien un témoignage et je n’ai utilisé, pour les décrire, aucune des informations confidentielles auxquelles mes responsabilités me donnent accès.»

Lily Petite saute dans un train pour n’importe où, pour fuir son rédacteur en chef qui exige ses chroniques hebdomadaires, ses amours décevantes et ses petits-enfants envahissants. De Genève, elle file vers le Valais, les montagnes. Un inconnu au regard doux la suit et entame avec elle une correspondance par contrôleur interposé. La suite du voyage entre ces deux Fiancés du Glacier Express se passe à badiner autour de la Suisse, de l’amour, de l’âge qui vient trop vite, des enfants et des grands-mères grincheuses. Soeur jumelle de Mademoiselle Petite, héroïne de Mademoiselle Petite au bord du Saint-Laurent, digne héritière de Plumette, héroïne des premiers livres de l’écrivain genevoise, dont Les aventures de Plumette et de son premier amant, Lily Petite utilise tout l’humour ironique et tonique dont elle est capable pour faire le point sur sa vie et celle qui lui reste à vivre. Amélie Plume n’a rien perdu de sa verve et la jeunesse éternelle de sa langue est un plaisir dont on aurait tort de se priver.

C’est un thriller bien tendu, comme doit l’être une tente de camping. Un peu plus loin vers les ténèbres débute par l’étrange disparition d’un ingénieur lillois sur une aire d’autoroute où l’on retrouve bien un cadavre, mais qui n’est pas le sien. Quel rapport avec la seconde trame que développe le roman? Le lecteur suit en effet la terrible odyssée de jeunes filles embarquées de force dans des camions. Certaines sont Kazakhes, d’autres Tadjikes, d’autres encore Ouzbekes comme Nazira. Elles passeront par l’Ukraine, où elles seront achetées comme dans une foire aux bestiaux, pour être ensuite envoyées en Belgique. Ce roman sur le trafic de chair féminine est signé Adrian Lesniak. L’éditeur ajoute une touche de mystère en précisant que, sous ce nom, «se cache un écrivain français contemporain».