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Massin, Grand couturier du livre


Mireille Descombes

Les Editions Phaidon consacrent une importante monographie à ce graphiste génial et singulier qui fut directeur artistique chez Gallimard pendant plus de vingt ans.

« On a tous un Massin chez soi  », suggérait l’exposition strasbourgeoise qui lui rendait hommage en 1995. La formule est si bonne que tous la reprennent. Directeur artistique chez Gallimard pendant plus de vingt ans, Massin a en effet conçu des milliers de couvertures et de mises en pages. Le concept graphique de la collection Folio, c’est lui. Celle de L’Imaginaire également. Et ce n’est là qu’une petite partie de son oeuvre. Fruit de plusieurs entretiens avec ce créateur et de nombreuses années de travail dans ses archives, le livre très documenté de Laetitia Wolff révèle et analyse les étapes de son parcours. A l’occasion de la sortie de ce passionnant ouvrage, Massin nous a reçue chez lui, à Paris, dans un appartement bien à son image, plein de livres et de souvenirs.

L’homme aime les anecdotes et les clins d’oeil. Surtout quand ils ont trait à la littérature. Il a donc baptisé son chien Charlus – un boston terrier comme ceux de Colette. Et n’omet pas de préciser qu’il a bien connu Marcel Proust. «Car c’est ainsi que s’appelait le berger de mon village.» Massin lui-même a choisi d’oublier son prénom. «Se faire un nom, déjà, n’est pas facile», rigole-t-il, complice. Pour les curieux, précisons toutefois qu’il se prénomme Robert, qu’il a vu le jour en 1925 pas loin de Chartres et qu’il est, pour simplifier, «un grand homme de lettres». Un créateur polyvalent qui a fait de la typographie tout à la fois sa musique et sa deuxième langue maternelle.

À plus de 80 ans, Massin conserve l’appétit enthousiaste des autodidactes. Et une énergie qui n’a rien à envier à celle de son jeune chien. Entre dix allers et retours pour prendre un livre ou un document, il s’assied quelques instants, raconte et se raconte.

Portée depuis l’enfance par l’amour de la lettre, sa vie ressemble à un roman où le hasard fait souvent bien les choses. A 19 ans, l’envie d’écrire des pièces de théâtre le conduit à Paris où un ami le met en contact avec Tristan Bernard. Massin devient son secrétaire et croise chez lui, à l’heure du thé, Sacha Guitry, Michel Simon ou Léon Blum. Mais le besoin de bouger, déjà, l’habite. Saisi «d’une frénésie de voyages», il part sur les routes d’Europe, gagnant sa vie au moyen de quelques piges pour les journaux français et de plusieurs semaines de plonge.

En 1948, c’est le retour à Paris et un nouveau départ, professionnel celui-là. «Plus fauché que jamais», Massin entre fortuitement au Club français du livre avant de rejoindre, en 1952, le Club du meilleur livre. Inspirées par le Book of the Month Club américain et la Guilde du livre suisse, ces institutions de vente par correspondance fleurissent dans la France de l’aprèsguerre. Elles permettent de pallier l’effondrement des réseaux de librairie et font entrer le livre relié dans les bibliothèques familiales. Dans ce cadre un peu particulier, Massin va apprendre un métier dont il ignorait tout jusqu’alors. Avec imagination et talent, il crée une série de magnifiques livres qui sont autant de petites oeuvres d’art. «C’est là que j’ai fait les choses les plus intéressantes», se souvient-il en manipulant avec fierté le Miroir de la magie de Kurt Seligmann. La couverture de cet ouvrage, qu’on s’est arraché à l’époque, est ornée d’une gravure «magique» dont le dessin apparaît, dans la buée, lorsqu’on souffle dessus.

L’époque glorieuse des clubs se termine. Massin rejoint Gallimard en 1958. «J’y ai créé, je crois, le premier service artistique dans l’édition parisienne. Au départ, j’étais seul, puis j’ai pris un collaborateur à mi-temps et en 1972, à l’époque de Folio, nous étions une douzaine. Mais arrêtez-moi, car je pourrais vous parler de Folio pendant des heures!» Pour faire court, on dira donc que cette collection de poche se caractérise par une typographie toujours identique – le Baskerville Old Face, un caractère atemporel et très lisible – et par le recours au fond blanc pour la couverture, le plus souvent illustrée. Un fond blanc qu’on retrouve d’ailleurs dans la collection L’Imaginaire créée quelques années plus tard.

« Il m’est très difficile de passer une journée sans écouter quelques mesures de Bach», confie Massin avec gourmandise. Cet amoureux de la musique sous toutes ses formes, mais qui apprécie particulièrement la voix, utilise volontiers la métaphore de la variation musicale pour qualifier sa démarche. Dans le cadre de ses recherches sur la typographie expressive – un terme qui vient d’Amérique – il a mis en images et en signes aussi bien Mozart et Schönberg que La foule d’Edith Piaf ou la fameuse chanson Viens poupoule. Publiée en 1964, son interprétation typographique de La cantatrice chauve de Ionesco est par ailleurs un petit bijou visuel et sans doute son chef-d’oeuvre. Massin a ainsi fait du livre tout à la fois une scène et une architecture. Une mise en espace des sons et des mots que, quarante ans plus tard, il expérimente toujours avec la même passion. l

LA RÉFÉRENCE
9780714899916.gif
Laetitia Wolff
Prix: CHF 112.30

SOMMAIRE.
Pour poursuivre votre lecture :
ÉDITO.
ENTRETIEN. Olivier Föllmi
VOGUE. Gastronomie
PRIVÉ. Daniel Ceppi
ARTS
SUISSE
GASTRONOMIE
PLANÈTE
LOISIRS
RÉFÉRENCES
BD
JEUNESSE
CRITIQUES I. Robert Massin
CRITIQUES II. Eros secret, Jardins Verticaux
CRITIQUES III. M. Imsand, Citroën, M. Paoluzzo
CRITIQUES IV. La Fontaine, S. Cantero, C. Ware
CRITIQUES V. L’Europe fantôme, Desproges