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« Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. » Sade
Dans les années 1750, la marquise de Pompadour commande au peintre François Boucher un tableau pour exciter son amant le roi Louis XV. En 1866, Khalil-Bey, un diplomate turc fraîchement installé à Paris, commande à Gustave Courbet un tableau érotique pour compléter sa collection. Ce sera L’origine du monde. La représentation visuelle de l’érotisme n’est jamais gratuite, et toutes les mises en scène sont permises pour que le plaisir, finalité ultime, passe l’épreuve de l’image et du temps, se glissant dans les interstices de la morale de l’époque. La meilleure preuve en est les objets érotiques dits «à transformation», soit des objets d’usage a priori anodin, mais qui révèlent à l’initié un trésor érotique caché. C’est une canne dont le pommeau se dévisse pour exhiber une sculpture coquine, une boîte à bijou ou à tabac qui cache un double fond et une peinture licencieuse, une montre qui par un déclic offre ses entrailles luxurieuses, une carte à jouer qui a besoin de lumière pour saisir, en transparence, une scène polissonne.
Le superbe Eros secret, publié aux Editions Humus par Michel Froidevaux, patron de la galerie érotique lausannoise du même nom, présente l’extraordinaire collection d’un amateur éclairé. Il restera anonyme, décrit par Véronique Willemin, l’auteur du livre, qui l’a traqué durant des mois avant de le rencontrer sur un yacht baptisé Aphrodite voguant au large de Chypre. Mais il livrera à son appareil photo les centaines de pièces de sa collection. Des Lumières libertines au XIXe siècle voluptueux, défilent les objets les plus précieux et sophistiqués. Ce ne sont que femmes les jambes ouvertes sur des canapés, jupes troussées par des hommes très en rut, bonnes soeurs et curés à la libido explosive, vits démesurés baisés ou léchés, couples cédant furtivement au plaisir dans des alcôves discrètes. Montres, éventails, tabatières, étuis à cigarettes, cannes, coupe-cigares, sculptures de bronze ou d’ivoire avec mécanismes cachés: du XVIIIe siècle aux années 1920, ces objets mettent en scène un éros joyeux et sous la couverture en velours rouge du livre, éclairés par des textes de spécialistes, ils invitent à un plaisir sans retenue.
Autre temps, même philosophie de la mise en scène dans Les années folles des maisons closes. Colliers, cigarettes, voiles et miroirs sont les accessoires indispensables aux jeux de désir de cet univers protégé. Ces objets codifiés servent la mise en scène des belles brunettes anonymes, permettent leur pose, cambrure, alanguissement, regard en coin ou trouble saphique. Le langage photographique qui se dégage n’est pas dupe mais navigue d’un clin d’oeil artistique à un autre: le divan rappelle Freud et les odalisques, l’arbre fait référence au naturisme, le tissu à la vague de l’orientalisme, la cigarette à l’émancipation des femmes, le miroir aux déclinaisons de Psyché.
Courtisanes malgré elle dans l’imaginaire des Occidentaux du XIXe siècle, les femmes des colonies qui figurent sur les cartes postales envoyées d’Afrique ou d’Indochine en France composent une autre imagerie de l’érotisme, tout aussi codifiée, tout aussi mise en scène, mais plus ambiguë. Dans les rêves d’exotisme que racontent les images présentées par l’original Bon baiser des colonies, les femmes en sont la quintessence sensuelle. La femme aux seins nus est un genre convenu qui répond aux goûts de l’époque. Avec des variations géopoétiques: la «Mauresque» est dissimulée sous son voile mais offerte en harem, l’Africaine s’avance sauvage et dénudée, l’Indochinoise, raffinée et cruelle, est vêtue d’une robe d’apparat. Irréelles, artificielles, énigmatiques, ces photos colorisées parlent de rêves érotiques lointains et inatteignables.
Libertin entre tous, le divin marquis de Sade livre ses secrets dans Les vies de Sade, qui plonge de manière érudite, biographique et manuscrite dans l’univers du Seigneur de la Coste. Un libertin, philosophe et révolutionnaire qui écrit à sa femme: «Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres.» l

À l’ouverture du Musée du Quai Branly, l’an dernier, le mur végétal du botaniste Patrick Blanc fit sensation. Visiteurs et promeneurs ont longuement déambulé, curieux, devant cette intrigante topographie verticale aux subtiles nuances de verts, de roux, des gris et de mousses. Dans leurs regards émerveillés perçait toutefois un peu de perplexité, voire de frustration. Ils auraient bien aimé en savoir plus sur ces jardins d’un nouveau type.
Pour eux, un livre offrent quelques réponses à ces questions. Historique et complet, Jardins verticaux, chez Citadelles & Mazenod, replace le phénomène dans ses origines et son développement, rappelant notamment que «la verticalité s’enracine aussi dans le principe vital lui-même». Un second ouvrage, signé de Patrick Blanc lui-même, est attendu pour l’année prochaine. Publié chez Michel Lafon, il nous entraîne de la nature à la ville, à la découverte de ces murs végétaux issus «de la volonté de faire naître d’inespérées surfaces vertes au milieu du bitume et du béton».
Comme toute création humaine, ce nouveau type de jardin se nourrit d’antécédents divers. Jacques Leenhardt, auteur de la préface de Jardins verticaux, propose un voyage dans le temps, s’intéressant aussi bien aux jardins suspendus de Babylone qu’aux treilles sophistiquées en usage à Versailles. Un premier chapitre s’attache ensuite aux expérimentations végétales des plasticiens avec, entre autres, l’Arbre-locataire d’Hundertwasser ou Puppy, la monumentale sculpture florale créée par Jeff Koons pour Bilbao.
Patrick Blanc tient la vedette dès qu’il s’agit du mur végétal proprement dit. Inventeur du concept, il en a créé une vingtaine depuis 1988, en collaboration notamment avec Jean Nouvel, Andrée Putman ou Renzo Piano. Inspirées pour leur fonctionnement par l’étude des sous-bois de la forêt tropicale, ces réalisations se rapprochent sur le plan esthétique du tableau ou de la tapisserie. Des effets de textures, des jeux de densités, des contrastes de teintes magnifiques. Une véritable peinture de paysage au sens propre. l