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«Les sages que j’ai rencontrés sont des gens simples, humbles, avec du charisme, de la paix intérieure.»
L’an dernier, Olivier Föllmi a passé vingt jours chez lui, à Cran-Gevrier près d’Annecy, non loin de Saint-Julien-en-Genevois, le «bled de misère» où le photographe-alpiniste est né de père suisse et de mère française en 1958. Le reste du temps, il était sur les routes d’Amérique latine ou d’Asie, l’appareil photo en bandoulière, à chercher la rencontre, la photo. A 18 ans, fou de hauts sommets, il découvre les montagnes d’Afghanistan, puis le Zanskar, où il passe quatre hivers, puis l’Inde, le Népal. L’Himalaya devient sa seconde patrie. Il y passe quasi vingt ans, épousant la cause du Tibet, adoptant avec sa femme Danielle quatre enfants tibétains et créant la fondation suisse HOPE. Auteur d’une vingtaine de livres de photographies au succès fulgurant, il s’est lancé dans un projet pharaonique, Sagesses de l’humanité, soit chaque année durant sept ans, en huit langues, un nouveau périple suivi d’un nouveau livre, et deux belles collections: Offrandes de pensées et Hommage à la beauté.
Comment est partie l’envie de ce projet géant, les Sagesses de l’humanité en sept volumes, qui culminera en 2010 avec la synthèse, soit Le grand récit de l’humanité?
J’ai passé vingt ans dans l’Himalaya, ça a été et c’est toujours une immense passion. J’ai fait vingt livres sur cette région du monde. C’est devenu mon histoire personnelle et familiale, puisque mes enfants sont Tibétains. Je pensais en avoir fait le tour. J’ai voulu faire un dernier livre pour transmettre à nos enfants les valeurs de l’Himalaya qui nous ont touchés, transpercés, marqués. Ma femme et moi avons fait Offrandes. Le livre fini, on s’est dit que toutes les cultures du monde méritent un livre. C’est comme ça qu’est née la collection et le projet Sagesses, qui devrait aboutir effectivement en 2010 avec Le grand récit de l’humanité, qui sera un peu la vérité de l’humanité.
Toutes les sagesses ne se ressemblent-elles pas?
Le message de fond, oui, mais l’expression de la sagesse, non. Le chemin vers elle diffère beaucoup d’un bout à l’autre du monde. La sagesse en général n’existe pas, pas plus que la vérité absolue. Chaque culture a développé un regard, une valeur particulière par rapport à la nature, à l’amour, à la mort, à la vie. L’Asie est très introvertie, proche de la nature, du dépouillement. Le monde de l’Inde, c’est la relation avec l’universel. Le monde bouddhiste tibétain va chercher la vérité au fond de soi. Les valeurs de l’Afrique sont dans la famille, la communauté, le respect aux ancêtres, le respect de la hiérarchie de l’humanité. Le monde de l’Amérique latine est dans la poésie, l’expression exacerbée de l’amour, dans une énergie extravertie qui est aussi une vérité, une beauté. Non, toutes les sagesses ne se ressemblent pas, et les vérités qui mènent à la sagesse sont différentes.
Vous êtes photographe. Comment montre-t-on la sagesse d’un peuple?
Il y a des phrases pour ça, des mots, de la poésie, de la pensée, exprimée par des maîtres de l’histoire du peuple en question. Moi, je cherche à communiquer une émotion. Ce qui m’intéresse en parcourant le monde, c’est d’avoir une belle relation avec une personne, et de relier les hommes. La photo est un prétexte à l’échange. Avec les gens que je photographie, avec le public ensuite. Je passe beaucoup de temps avec les gens que je photographie. S’il se passe quelque chose, s’il y a un échange, il y aura profondeur, et belle photo. Ce que je cherche, ce n’est pas de savoir ce qu’il mange, ce qu’il fait. Je cherche à percevoir son être. Je ne recherche pas l’exotisme, mais cette beauté dans les gens. Je suis toujours bouleversé quand j’y arrive.
Ce n’est pas encore cela qui fait une bonne photo…
Il y a la technique ensuite, mais ce n’est pas ce qui est compliqué. Toute la difficulté d’une photo, ce n’est pas de la faire, c’est d’arriver à la faire. Avant chaque voyage, nous galérons pour avoir les visas, pour prendre les contacts, pour repérer les bonnes régions, les bons villages, les bons guides, interprètes, chauffeurs, qui aiment le contact avec les gens. Une fois qu’on a tout cela, faire une bonne photo est beaucoup moins difficile.
Quels endroits recherchez-vous? Qu’est-ce qui vous garantit une bonne photo?
Je recherche l’authenticité. Ça passe par un village qui ne soit ni trop pauvre, ni trop riche, plutôt sans télévision. Pour moi le plus beau des villages, c’est celui qui vit dans la tradition, les rituels, les fêtes, dans l’harmonie, dont les habitants ont une dignité, que la communauté soit vivante, sans être complètement déconnectée du monde moderne.
Vous parlez d’un monde idéal qui n’existe quasi plus…
Mais si, il existe! Pas dans les villes, de moins en moins en Occident, mais le monde est vaste... Je parle de populations qui sont dans une harmonie en dehors de la mondialisation. Ça passe pour moi aussi par leur beauté visuelle. Un homme habillé d’un jeans et qui boit du coca sera visuellement moins harmonieux qu’un paysan habillé de manière traditionnelle. Il fera moins rêver en tous les cas. Mais ensuite cette sagesse, cette beauté, est un chemin personnel. Dans les villages que je parcours, je rencontre des imbéciles parfaits aussi. L’homme est le même partout. Je vais m’intéresser à des gens qui ont une profondeur. Il y en a également partout. Ce n’est pas une question de mondialisation, c’est une question d’intelligence personnelle. Qui n’est ni l’instruction ni la connaissance, mais l’intelligence du coeur.
Vos livres rencontrent un vif succès. Est-ce lié à un besoin de sagesse chez les lecteurs?
Je pense, oui. Je suis très positif à ce sujet. Si notre travail marche bien, c’est qu’on le fait au bon moment, dans un contexte favorable, où il peut être reçu. Mais si je le fais, c’est parce que moi aussi au départ j’ai ce besoin. Ce n’est pas de l’opportunisme. Nous sommes de manière générale dans un mouvement de sincérité, de remise en cause. Je suis confiant. On évolue vite. Et puis, personne ne peut grandir sans spiritualité. Même si on se dit laïque, on a toujours une croyance, une conviction ancrée quelque part. On ne peut pas grandir sans psychisme, sans cette frange subtile de l’homme. Même en Chine, pour parler d’un pays qui me concerne de par son rôle dans l’histoire du Tibet. Les nouvelles générations chinoises ont besoin de ça, et c’est pour cela que le Tibet commence à respirer peut-être un peu. En Occident, ce mouvement de remise en cause, de prise de conscience, est clair avec l’écologie. Et les monastères sont pleins, les chemins de Saint-Jacques bondés. Ce n’est pas une mode, mais une réelle volonté de changement.
Qu’est-ce que la sagesse, finalement? L’harmonie avec la nature? La spiritualité?
Je ne sais pas ce qu’est être sage. Les sages que j’ai rencontrés sont des gens simples, humbles, avec du charisme, de la paix intérieure, qu’ils soient riches ou pauvres. Des gens bien enracinés.
Dans toutes ces cultures que vous avez rencontrées, lesquelles vous parlent le plus?
L’Himalaya bien sûr, l’Inde, ça fait vingt ans que j’y vais. J’appréhendais l’Afrique, mais une fois sur place, je ne voulais plus en repartir. La même chose pour l’Amérique latine et l’Asie. Je suis un homme du voyage. Impossible pour moi d’avoir une préférence.
Photographier des paysages ou des visages, que vous pratiquez autant l’un que l’autre, c’est la même chose?
C’est une émotion similaire, une même démarche. Il faut qu’il y ait symbiose, échange profond avec moi, que ce soit un paysage ou un être humain. C’est comme l’amour. Il faut qu’autour du paysage la lumière soit belle, de la beauté, et que je sois disposé à recevoir tout ça. J’aime être transcendé. J’attends parfois la lumière durant des heures, comme une femme enceinte. Quand la communion arrive, que la lumière magique s’installe, c’est bouleversant. On peut se mettre en union avec l’autre, paysage ou être humain. On sent alors qu’on atteint un état de conscience dont on n’a pas l’habitude. La photo est un moyen de le toucher. Mais on peut y accéder à travers tous les arts, l’amour, la méditation.
Découvrir des autres cultures, c’est nécessaire? Tout le monde est capable de le faire?
On devrait tous voyager au moins durant un an durant sa jeunesse. Pour comprendre les autres vérités, c’est primordial, sinon on se centre sur ses propres valeurs et on ne comprend plus les problèmes du monde, on ne cultive aucune tolérance.
Mais aujourd’hui tout le monde voyage…
On voyage mal, sans doute. Quand on part trois semaines, on devrait rester dans la même vallée, le même village, et non traverser un pays d’un bout à l’autre. Mais c’est facile pour moi de donner des leçons… Tout le monde n’a pas les mêmes besoins et aspirations. Si je n’avais que trois semaines de vacances par an pour voyager, je ferais sans doute pareil. Je me suis battu pour avoir la vie que j’ai, j’ai eu de la chance, aussi, du coup je fais ce à quoi j’aspire. l