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Nos éducations sentimentales


Isabelle Falconnier, Journaliste, L'Hebdo
08 février 2006

Aimer, ça s’apprend? D’Yves Simon à Serge Safran, de Jean-Paul Enthoven à Ahlam Mosteghanemi, les héros des romans d’aujourd’hui tatônnent dans la jungle des sentiments qui naissent, emportent tout, et parfois ne laissent rien.

© Philippe Pache
© Philippe Pache
«C’est quoi vivre ensemble aujourd’hui?» demande Julia, la jeune héroïne des Novices d’Yves Simon. «Ne penser à rien, s’enfermer dans nos corps et nous imaginer infinis», répond Léos.

«C’est penser à tout», rectifie Julia. «Sortir de nos corps et s’imaginer être des personnes.» Elle a raison? Il a tort? S’aimer – s’ouvrir ou s’enfermer? Comment savoir?
Comment apprendre cette grammaire indispensable et qui pourtant n’existe nulle part? Sauf, peut-être, dans les livres. Qui, le plus souvent, s’accordent à tirer, avec Frédéric Moreau de L’éducation sentimentale, celle de Flaubert, «l’ultime leçon de (leur) éducation sentimentale: rien ne vaut les souvenirs et les illusions de l’adolescence».
Vraiment? Toute une vie à se retourner sur ce qui n’est plus? Ce qui était si maladroit, si ébauché?

Et le reste n’en serait que pâle reflet, réminiscence pleurnicharde? L’amour n’apprend rien, on n’apprend pas l’amour, répètent à l’envi depuis le Cantique des cantiques, premier texte littéraire consacré à l’apprentissage de l’art d’aimer, les éducations sentimentales qui fleurissent avec le printemps. «L’amour ne souffre pas la réflexion. Pire, il n’a pas de mémoire», avoue Ahlam Mosteghanemi dans Le chaos des sens.

Plongeant dans l’Algérie des années 80, la romancière algérienne raconte la passion dévastatrice entre l’épouse d’un militaire et un inconnu. Au final: incompréhension – «Elle ne sait ce qui a guidé sa féminité, ni ce qui l’a menée vers lui»; interrogation
– «cet homme qui trace du bout des lèvres son destin (…) comment l’oublier? (…) L’amour s’éteintil quand nous commençons à rire de ce qui un jour nous a fait pleurer?» Elle a tout quitté pour lui. Mais elle ne l’a pas trouvé. Malgré cela, elle lui pardonne tout. La morale de l’histoire? Pas de morale.

Même paradoxe chez Yves Laplace, qui livre un Butinamoureux plaidant pour une belle confusion des sentiments en narrant ses années Maud, Maud la belle, la folle, la fille qui l’initie à la chair mais lui dit: «Tu te trompes en pensant que les années ne vont jamais finir». Leçon de choses: «Tout amour est un troc, le produit ou le reste d’un vol, d’un pillage (…).» On n’apprend rien, si ce n’est que la simplicité n’est pas de ce monde sentimental.
Avant, «il y a longtemps», Jean-Claude Enthoven «traversait l’existence avec des sentiments simples: on aime, on n’aime plus, on espère, on regrette». Aujourd’hui, l’écrivain et éditeur parisien admet «qu’on peut aussi redouter ce que l’on espère, regretter ses bourreaux, aimer encore ceux que l’on déteste». C’est que les femmes ont passé par là, les femmes éducatrices, maîtresses du harem imaginaire qu’il rassemble dans
La dernière femme: neuf muses, Françoise Sagan, Zelda Fitzgerald, Louise de Vilmorin, Louise Brooks ou Nancy Cunard, la belle masochiste d’Aragon, toutes «si soucieuses d’incendier leur vie et d’en faire une oeuvre mémorable» qu’elles ont permis au narrateur de déchiffrer «les énigmes que lui proposaient les vivantes». Les femmes de papier pour parfaire son éducation sentimentale?

C’est la tentative que fait Serge Safran qui, parce qu’un ami trentenaire vit un difficile chagrin d’amour, lui confie le journal intime de l’année de ses 36 ans. L’année Alison, sous-titré Comment survivre en amour à l’âge fatidique de 36 ans, chronique des heurs et malheurs de la vie sentimentale d’un trentenaire des années 80 devenu directeur littéraire des éditions Zulma et spécialiste de littérature érotique.

Un trentenaire libertin, cynique, maître du jeu, apparemment: «Silence de Myriam. Ma deuxième lettre a dû (…) l’exaspérer. Je remettrai ça avant de partir, avec une touche d’énigme et d’humour. Je veux qu’elle cède. Sinon, rien. Comme pour Isabelle dont
la lettre témoigne un naïf contraste de volonté et de tiédeur. La bête en moi leur fait peur. Toutes deux ont encore (…) une idée de ce qu’est l’amour.» Eduquer par l’exemple, donc? Safran n’y croit même pas – «La vie n’est-elle pas (…) qu’une longue suite de chagrins d’amour?». Mais comme «parler de soi (…) c’est bien souvent parler d’autrui, surtout lorsqu’il s’agit d’amour», tout le monde y trouve son compte. Lecteur, entre la passion, la tragédie, le badinage et le romantisme, fais le choix de ton vade-mecum. De toute façon, merci Maxime, «ces serments ma belle / te rendront cruelle / pour tes amoureux»…


Nos éducations...
9782246685319.gif
Yves Simon
Prix: CHF 27.80

9782246659112.gif
Jean-Paul Enthoven
Prix: CHF 29.40

...sentimentales
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Serge Safran
Prix: CHF 35.60

9782226168177.gif
Ahlam Mosteghanemi
Prix: CHF 36.80

9782234058651.gif
Yves Laplace
Prix: CHF 31.60