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Dans «L’homme, ce roseau pensant», le généticien français explique ce qui différencie l’homme de l’animal. Et pourquoi la science apporte des explications, mais pas de réponses.

« L’universalité du sentiment magique, puis religieux, est lié à la nécessité de donner sens à un chaos environnant totalement effrayant. »
À 63 ans, le généticien Axel Kahn, directeur de l’Institut Cochin à Paris, se place dans la mouvance des scientifiques humanistes comme Michel Serres ou Albert Jacquard qui marient science et philosophie dans des essais pluridisciplinaires érudits mais accessibles. Avec L’Homme, ce roseau pensant, Axel Kahn clôt la trilogie entamée avec Et l’homme dans tout ça? Et Raisonnable et humain?. A la suite de Pascal, il explore les deux infinis de l’homme, ce qui fait sa misère et sa grandeur. Et rappelle que «l’homme seul n’existe pas. Ce n’est qu’intégré à une société humaine engendrant sa culture propre qu’il peut profiter des potentialités que lui confèrent ses gènes.»
Nous sommes, en tant qu’Homo sapiens,d’une affligeante banalité biologique. Sur le plan génétique, notre proximité avec les chimpanzés atteint 98,7% et est encore de 80% avec la souris. Quel est donc le propre de l’homme?
La seule spécificité de l’homme est dynamique. C’est lui qui a le plus développé des capacités comme le langage ou la projection vers l’avenir. Mais il existe une technique animale – les bonobos et les chimpanzés sont capables de se procurer un objet dont ils prévoient une utilisation différée – et des protolangages animaux – chez certains cétacés comme les dauphins. Il est donc difficile de trouver une capacité élémentaire qui soit le propre de l’homme. En revanche, seul lui a développé ces capacités à un niveau tel que cela lui permette de créer une culture suffisante pour qu’il s’enrichisse cérébralement à son contact, l’amenant par conséquent à améliorer encore sa créativité, et ainsi de suite. C’est ce que j’appelle le cercle vertueux: l’homme est la seule espèce qui a connu ce processus par lequel le mécanisme de l’enrichissement culturel cesse d’être biologique pour devenir culturel.
Qu’en est-il des sentiments, du ressenti, que l’on prend souvent pour des qualités purement humaines?
Les animaux sont sensibles à l’émotion. Nous le voyons avec nos animaux de compagnie, qui manifestent des signes de colère, de frayeur ou de bien-être. En revanche, seul l’homme a élaboré ce que j’appelle un dualisme matérialiste: l’homme, être sensible aux affects, qui intègre ses perceptions et les émotions qui y sont associées à un projet d’action future, est dans le même temps capable de se regarder penser et agir et de porter un jugement à la fois sur ses pensées et sur ses actions.
D’où nous vient cette conscience de nous-mêmes?
L’évolution a entraîné une complexification des connections neuronales du cerveau et de ses performances, parce que cela permettait une meilleure adaptation des êtres à l’environnement dangereux. A un moment donné, la complexité des performances autorisées par cette complexité du système nerveux a doté l’être d’un nouvel avantage: la possibilité non seulement de percevoir l’environnement pour s’y adapter, mais également d’en déduire des scénarios pour l’avenir. La conscience elle-même n’est pas un avantage, c’est la projection vers l’avenir qui en est un. Tout découle de cet avantage. A commencer par la responsabilité: si je peux choisir entre plusieurs scénarios futurs, cela signifie que je suis responsable de ce choix.
Pourquoi la conscience est-elle née chez l’homme et non chez le poisson ou le chat?
Il s’agit à mon avis d’un phénomène aléatoire. Mais cette évolution vers des capacités mentales importantes n’est pas l’apanage des primates. Les corneilles de Calédonie, les grands mammifères marins, les éléphants ont des capacités mentales remarquables. Des modifications biologiques aboutissant à accroître ces capacités sont survenues de manière indépendante plusieurs fois au cours de l’évolution dans au moins quatre lignages: certains oiseaux, les mammifères marins, les éléphants et les primates. Et c’est chez les primates que ces modifications biologiques ont abouti à cette rupture fondamentale, soit la prise de relais de l’évolution pour l’essentiel biologique par une évolution intellectuelle pour l’essentiel culturelle.
Des progrès mentaux aux conséquences que vous qualifiez de «déstabilisatrices»…
Absolument. Ce nouvel avantage acquis, soit la perception de l’avenir, a un caractère redoutable: on est conduit très tôt à y voir sa propre décrépitude. Ce sont des images insupportables. La terreur de cette image aurait constitué un obstacle sérieux à l’épanouissement mental de l’homme, s’il n’avait trouvé le moyen de l’exorciser. Et ce moyen a procédé de plusieurs stratégies, la plus universelle étant de changer la mort en une transition du monde des vivants au monde des esprits. L’universalité du sentiment magique, qui constitue les prémices du sentiment religieux, est notamment liée à cela. Ainsi qu’à la nécessité de donner sens à un chaos environnant lui aussi totalement effrayant.
Pourquoi dans ce cas la science n’a-t-elle par la suite pas détrôné la religion?
A partir du VIIe siècle, une illusion a transporté les citoyens du monde entier, celle que la science allait permettre de résoudre tous les malheurs humains. Le terrible XXe siècle a montré que la science et la technique ont certes des capacités remarquables mais sans doute pas celle d’assurer le bonheur. D’où l’émergence d’un nombre incroyable d’amoureux déçus du progrès et de la science, dont beaucoup sont revenus aux recettes antérieures. D’autre part, la science dit bien peu de chose du sens que chacun d’entre nous souhaite donner à sa propre vie. Elle ne fait que préciser les conditions d’émergence des particularités de la création psychique de l’homme. Elle n’apporte pas de réponses.
Où va l’homme? De quoi est-il capable, en bien comme en mal?
L’homme est capable non de tout, mais de beaucoup. A partir du moment où nous nous pensons libres – et c’est un élément essentiel de notre humanité, puisque c’est la condition de notre responsabilité, et la responsabilité est l’élément qui marque la différence entre les vies humaines et non humaines –, nous utilisons cette liberté au profit ou au détriment des autres. La question de savoir «où va l’homme?» restera posée à toutes les étapes de l’évolution de la vie humaine. L’idée, récurrente tout au long de l’histoire, selon laquelle nous allons bâtir un monde bon où l’homme ne pourrait utiliser ses extraordinaires connaissances qu’à son profit est une illusion: ce monde-là cesserait d’être un monde humain, puisque seul l’humain peut être inhumain en mobilisant pour le mal ce qu’il apprend à faire. Par conséquent, être capable de mobiliser notre pouvoir au profit de l’autre, dont nous dépendons pour faire émerger notre humanité, restera un effort de tous les instants.
D’autant plus que l’homme plus que jamais a les moyens de détruire son environnement…
Les moyens qu’il a sont effectivement démultipliés. On me dit souvent qu’il y a tout de même un progrès moral. C’est vrai: encore du temps de la reine Élisabeth Ie, on étripait vivants les régicides avec la foule autour. L’humanité n’en est plus capable, même si cela ressort rapidement comme au Rwanda. Dans l’ensemble, plus personne ne vante la valeur morale d’une telle action. Mais le progrès du pouvoir scientifique est plus rapide que le progrès moral. Du coup, le niveau de danger reste au même niveau.
Faut-il alors freiner les avancées scientifiques problématiques comme le clonage ?
Les ressorts aussi bien psychologiques que de volonté de puissance, pour parler comme Nietzsche, sont tels que ceux qui décideraient de faire cela resteraient une minorité de rêveurs. Le mammifère humain est ce petit être qui a une curiosité l’amenant à se poser la question des mécanismes, la capacité de connaître et l’aptitude à transmettre. L’accès à la connaissance est consubstantiel à notre humanité. Il est impossible de justifier que dans des champs de la connaissance, nous plantions des pancartes sur lesquelles on aurait inscrit : «Dans ce champ de la connaissance, il est interdit de s’aventurer.» L’Eglise a essayé, sans succès. La responsabilisation est la seule possibilité. Soit à chaque étape, faire en sorte que par tous les moyens possibles – la démocratie, le débat, l’injonction morale – se pose la question de l’usage que l’on veut faire des nouveaux pouvoirs que l’on a conquis. l