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Les images poétiques peuvent cacher d’autres images: celles que les gens de plume tracent en marge de leurs œuvres.
À découvrir dans «L’un pour l’autre les écrivains dessinent».

Au commencement était ce serpent sifflant sous le ssassafras. Sssss… La forme souple du reptile et le son qu’il produisait ont suscité la lettre «S» - du moins si l’on en croit Rudyard Kipling dans Histoires comme ça, illustrées par l’auteur. Ou pour reprendre la fameuse devise de Misenplis, le scribe d’Astérix et Cléopâtre, «Si vous savez dessiner, vous savez écrire».Un pêcheur qui trace un «8» tronqué dans le sable et un érudit qui écrit le mot «poisson» dans un livre procèdent de la même abstraction. Tous les alphabets, à commencer par les idéogrammes chinois et les hiéroglyphes égyptiens, ont d’abord observé la nature, inventé des équivalences entre phonèmes et signes.
Richement illustré, L’un pour l’autre les écrivains dessinent, rassemble pour la première fois l’œuvre peint–ou griffonné…– de105 écrivains, en majorité français. Cette galerie donne à «découvrir d’autres dimensions de la création littéraire, qui montrent la diversité des voies qu’elle emprunte». C’est aussi la première fois que les dessins en marge des livres sont considérés comme partie intégrante de la création. Certains écrivains, comme Topor ou Copi, ont exercé leur talent à parts égales dans les arts et les lettres. Chez d’autres, le dessin relève plus de l’expérimentation intime, de l’expression libre, de la rêverie, d’une façon de conjurer l’angoisse de la page blanche…
ENVOLÉES HUGOLIENNES Le poète s’exprime par images. A tout seigneur tout honneur, c’est l’immense Victor Hugo qui ouvre les feux. L’auteur des Contemplations nourrit pour l’art pictural une passion dévorante: 3500 œuvres ont déjà été recensées. On connaît les paysages romantiques, les caricatures du Thénardier ou de Gavroche; il reste à découvrir l’expérimentateur : empreintes, calligraphies, dessins spirites, tachisme, paysages oniriques, le génie hugolien cherche dans toutes les directions… Selon Jean-Jacques Lebel, maître d’œuvre de l’ouvrage, Hugo précède«d’un siècle les tenants européens ou américains de l’expressionnisme abstrait».
Michaux est un autre grand explorateur des espaces du dedans. Proche de l’art brut, le poète trace de sa plume des alphabets imaginaires, suggère au lavis, au fusain ces têtes fantomatiques qui hantent les rêveries abyssales. Adeptes de la connaissance par les gouffres, il absorbe des hallucinogènes et crayonne pendant ses trips. Le livre donne à voir des protocoles d’expériences mescaliniennes, feuillets froissés sur la surface desquels mots et lignes se confondent en d’identiques spirales d’encre qui esquissent les circonvolutions de la pensée.
Dans cet «incessant va-et-vient entre pulsion scripturale et pulsion picturale», certains écrivains s’avèrent exceptionnellement doués. Fils de peintre, Prosper Mérimée réalise à la gouache un clair-obscur d’un très grand réalisme. Doté d’un sacré coup de crayon, Baudelaire signe un étonnant autoportrait: à la façon des super héros américains, deux rayons sortent de ses yeux, comme s’ils essayaient de saisir une bourse qui s’envole – ô infortune du «Poëte»! Verlaine est un as de la caricature, George Sand réussit de délicates aquarelles, Proust griffonne de petits crobards pleins de vie…
SALUT UBU Alfred Jarry détourne une inoffensive carte de vœux qu’il agrémente d’un père Ubu du meilleur effet; Edmond Rostand griffonne une scénographie pour Chantecerc; la domina tripode que trace André Pieyre de Mandiargues ressemble à son univers poétique, empreint de cruauté et d’érotisme bizarre...
Ses calligrammes, ses vers libres ont réformé la poésie moderne : Apollinaire signait aussi des aquarelles flirtant avec l’expressionnisme quand il ne s’enfonce pas dans un paysage forestier d’une obscurité de labyrinthe. Passionné d’art primitif, André Breton trace au crayon l’autoportrait délicat qui orne la couverture de L’un pour l’autre... Eluard était lui aussi féru de collage, cet art proche de l’esprit surréaliste, comme en témoigne cet étonnant Paysage avec deux femmes nues dans lequel le grand tamanoir, de sa langue agile, joue un rôle prépondérant. Quant à Jacques Prévert, qui aimait les images autant que les mots et auquel on doit d’inoubliables scénarios de cinéma (Quai des brumes, Les enfants du paradis...), il a arpenté les trottoirs de Paris avec son ami Doisneau et réalisé d’innombrables collages de nature fantastique.
Avec un rien de cruauté, les auteurs expliquent que certains grands écrivains n’ont pas trouvé place dans le livre ni l’exposition: leurs croquis se sont avérés «par trop médiocres». Evincés les sempiternels chats de Malraux, les «mièvreries de Saint-Exupéry» (on entend crier les adulateurs du Petit Prince), les éphèbes standardisés de Cocteau…
Ce lien immémorial entre la lettre et la forme va-t-il perdurer? Coupés de l’encrier par l’avènement de l’informatique, les écrivains d’aujourd’hui risquent de s’égarer du côté du Tetris plutôt que se répandre en savantes arabesques. |