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Terrorisme rouge et noir, assassinats d’Aldo Moro et de Pier Paolo Pasolini…
Avec Enrico Fenzi, Alberto Garlini et Leonardo Sciascia, retour sur un passé qui ne passe toujours pas.

Il y a trente ans, le 9 mai 1978, le corps d’Aldo Moro était retrouvé dans le coffre d’une voiture garée à mi-chemin entre le siège de la Démocratie chrétienne et celui du Parti communiste. En même temps que la victime des Brigades rouges, l’Italie a enterré le projet de «compromis historique» visant à faire entrer le puissant Parti communiste d’Enrico Berlinguer au gouvernement (34% des suffrages aux élections législatives de 1976), ce qui inquiétait tout àla fois les Etats-Unis, l’Union soviétique et le Vatican. Nimbé de mystères, l’assassinat d’Aldo Moro reste le symbole majeur d’une époque plombée sur laquelle l’Italie peine aujourd’hui encore à tourner la page.
L’enlèvement d’Aldo Moro, sa séquestration pendant cinquante-cinq jours et son exécution ont été dirigés par le brigadiste Mario Moretti qui sera arrêté en 1981, à Milan, en compagnie d’Enrico Fenzi. Ce dernier raconte la scène de l’arrestation dans Armes et bagages, un livre de témoignage que publient les Editions des Belles Lettres. Professeur de littérature à l’Université de Gênes, occupé à écrire sur Dante ou sur la poésie pastorale de la Renaissance, Enrico Fenzi aura vécu une glissade tardive qui, à plus de 40 ans, l’a entraîné vers les Brigades rouges, la lutte armée et la clandestinité.
Arrêté une première fois en 1979, Enrico Fenzi est incarcéré à Cuneo, puis à Palmi où il retrouve le noyau historique des Brigades rouges. L’évocation de cette communauté carcérale constitue un des aspects les plus intéressants du livre. Sous les verrous, le combat continue. Apre et cruel. Sur fond de conflits dogmatiques, de règlements de comptes, de complicités nouées entre les brigadistes et les prisonniers de droit commun les plus durs. On voit comment les terroristes emprisonnés cherchent, sans y parvenir, à contrôler les actions menées à l’extérieur. Et on croise le philosophe Antonio Negri (future tête pensante de l’altermondialisme), lui aussi prisonnier à Palmi, dont on retient le portrait en «maître aimé-haï».
Pour le reste, Armes et bagages accroche plus par son récit de la clandestinité que par les réflexions rétrospectives qui s’y mêlent. Trop bavard sur certains points et trop discret sur d’autres, le livre permet néanmoins d’imaginer à quoi pouvait ressembler la vie quotidienne d’un terroriste au temps des Brigades rouges.
Ces années dites «de plomb», au cours desquelles le pays a tremblé sur ses bases, constituent également la toile de fond du roman Un sacrifice italien. Deux ans avant Aldo Moro, le cinéaste et poète Pier Paolo Pasolini était, lui aussi, assassiné. Et c’est cette mort, sur une plage d’Ostie, sous les coups d’un prostitué romain, qui donne son titre au livre d’Alberto Garlini. Car il s’agirait moins d’un homicide que d’un sacrifice: le romancier imagine en effet que Pasolini, poussé par le désespoir, se serait ofert en victime sacrificielle sur l’autel d’une époque et d’une Italie dans laquelle il ne pouvait plus se reconnaître.
VIRTUOSITÉ Impossible à résumer, Un sacrifice italien est une œuvre polyphonique, portée par un souffle puissant, audacieuse, virtuose et profondément originale. Le roman se met en place autour de deux personnages, Pasolini d’un côté, le footballeur Francesco Ferrari de l’autre. Ce dernier, purement imaginaire, ne croise guère le cinéaste sinon dans la première scène où l’équipe de tournage de Salò ou les 120 jours de Sodome affronte sur un terrain de foot celle de Bernardo Bertolucci qui est en train de réaliser son film 1900. A partir de là, le roman s’élargit comme un fleuve aux mille méandres, s’approprie l’histoire proche et lointaine, absorbe aussi bien le terrorisme noir que le scandale du «Totocalcio» ou la figure de saint François d’Assise. A la fin, on y trouve même le Christ dont le martyre apparaît en contrepoint à celui que vit Pasolini.
Pour prolonger cette lecture, on peut y ajouter L’affaire Moro du grand écrivain sicilien Leonardo Sciascia, que Grasset réédite dans sa collection Les Cahiers Rouges. Il s’agit d’un essai publié à chaud, en 1978, inspiré par les lettres qu’Aldo Moro avait écrites durant sa détention parles Brigades rouges, et qui fut accueilli par de virulentes polémiques à sa sortie. Le nom de Pasolini y apparaît dès les premières pages. C’est un livre écrit contre l’Italie telle qu’elle était devenue. Dans l’espoir «d’un temps à retrouver, à inventer. Avec Pasolini. Pour Pasolini.» |