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Entretien. Jonathan Coe. Le sens de la vie de famille


Propos recueillis par Isabelle Falconnier

Délaissant la satire sociopolitique, l’écrivain anglais livre avec «La pluie, avant qu’elle tombe» une superbe histoire de filiation, intimiste et habitée.


Jonathan Coe, 49 ans, promène sa dégaine d’Anglais flegmatique, ironique et attachant de son Birmingham natal à son Londres d’adoption.

«Nous sommes tous le produit d’un parent. Certains arrivent à s’échapper.»

Il est pâle, poli et mélancolique. An Englishman in London, sagement à l’heure dans son studio-bureau du quartier de Chelsea. Il est devenu une coqueluche des pays francophones à la traduction de son quatrième roman, le premier en français, Testament à l’anglaise, fable cynique et jouissive sur le déclin de la société anglaise à travers la dynastie Winshaw. Un ton décliné ensuite avec un insolent diptyque: Bienvenue au club et le Birmingham des années 70, puis Le cercle fermé avec les mêmes personnages, guitares remisées, dans l’Angleterre de Tony Blair. Sensible, poignant, au style vibrant, La pluie, avant qu’elle tombe change de registre et raconte une histoire de famille à travers quatre générations de femmes du Shropshire, mères incapables d’aimer leur fille, filles à leur tour incapables d’amour. A la mort de Rosamond, sa nièce Gill trouve une pile de cassettes et de photos destinées à une inconnue nommée Imogen, une jeune fille aveugle que Gill se souvient d’avoir croisée une seule fois vingt ans auparavant dans une fête de famille. Imogen introuvable, Gill se résout à écouter les cassettes, déroulant du coup, cassette après cassette, photo après photo, le fil de la vie de Rosamond des années 40 à nos jours, dévoilant quelques secrets de famille bien enfouis.

«La pluie avant qu’elle tombe» n’a rien de la satire sociopolitique de «Testament à l’anglaise» ou de «Bienvenue au club», qui vous ont fait connaître hors Angleterre. Vous vouliez changer de registre?
J’avais envie d’écrire un livre plus calme, plus intérieur. Ce roman a des sources d’inspiration qui me sont très contemporaines et personnelles: mes grands-parents maternels avaient une ferme dans le Shropshire, j’y ai passé beaucoup de mon enfance. Durant la guerre, ma mère a été évacuée là-bas depuis Birmingham: le personnage de Rosamond est inspiré d’elle. Ce livre doit aussi beaucoup au romancier anglais des années 60 B.S. Johnson, un de mes héros littéraires dont j’ai écrit la biographie (ndlr: Like a Fiery Elephant, pas encore traduit) il y a quatre ans. J’ai été très intéressé et touché par ce qu’il a écrit sur la mémoire, le sens qu’on lui donne, l’utilisation que l’on fait ou pas de ses souvenirs. Lui-même a été traumatisé par son évacuation de Londres à l’âge de 5 ans, au point de voir dans cet épisode la source de tous ses problèmes. C’est aussi un livre que je porte depuis vingt ans, depuis que, dans les années 80, j’ai rencontré chez des amis une petite fille aveugle qui m’a beaucoup marqué. Elle est morte quelques années après...

Est-ce aussi le fait d’être père qui vous a poussé à écrire cette histoire de transmission familiale?

Clairement. Mes deux filles ont 8 et 11 ans. J’ai découvert avec surprise qu’elles étaient très intéressées par l’histoire familiale. Elles peuvent regarder les albums de famille pendant des heures, veulent savoir qui est sur la photo et pourquoi. D’autre part, le fait d’être père a changé ma vie. Avant elles, je voyais le monde en gris. Depuis qu’elles sont là, je le vois en technicolor. Vivre avec des enfants est très intense, l’atmosphère autour d’eux est incroyablement changeante, on passe du rire aux larmes en une seconde. Ça élargit considérablement l’univers d’un romancier.

Votre livre raconte comment un manque affectif se transmet de mères en filles, causant malheurs et secrets de famille à répétition. La paternité vous angoisse également?
Je voulais effectivement écrire sur le fait d’être parent, bon ou mauvais parent, sur le fait que nous sommes tous le produit d’un parent. Certains arrivent à s’en échapper, d’autres pas. J’entends souvent autour de moi mes amis dire: «Mon Dieu, je ressemble de plus en plus à ma mère! En vieillissant, vous réalisez à quel point vous vivez selon des schémas hérités des générations avant vous. Je deviens comme mon père, mes filles deviendront comme moi, ça fait partie de la condition humaine. Mais il faut trouver le chemin d’une certaine liberté.

C’est un roman dont les femmes sont les héroïnes, raconté par une femme. Vous aimez leur compagnie littéraire?
Pas seulement littéraire! J’aime la compagnie des femmes plus que celle des hommes en général. La plupart des clichés concernant les deux sexes sont vrais: avec les hommes, vous vous retrouvez à parler foot et argent autour d’une bière, alors qu’avec des femmes vous pouvez parlez émotions, famille, sentiments. Je vis avec trois femmes, j’écoute leurs histoires, je n’ai donc pas de difficulté à les incarner en littérature. Mais le roman que j’écris maintenant est très masculin: le héros en est un père divorcé qui n’arrive pas à parler de lui, justement.

Gill, qui hérite des cassettes et des photographies de Rosamond, cherche à donner un sens à tout cela, à ces secrets de famille révélés. Y en a-t-il un?
Non. Parfois, on a l’impression de pouvoir donner un sens à l’histoire de sa famille, aux répétitions, aux souffrances des uns et des autres. Il est nécessaire d’avoir par instants une vue plus large de notre vie, mais cette même vie nous emporte sans cesse, elle ne s’arrête qu’à notre mort, et le sens que l’on croyait percevoir est emmené par la vague de la vie qui vous réclame. La question du sens de la vie est une question impossible, presque inutile.

Par deux fois, dans «La pluie avant qu’elle tombe», un chien s’enfuit lors d’une promenade, changeant le cours de la vie de la famille. Vous croyez aux signes?
C’est arrivé à ma femme. Enfant, elle promenait son chien, qui s’est enfui. Elle a dû rentrer chez ses parents sans lui. Il n’est jamais revenu. Cet épisode a été très dérangeant pour elle. Toutes les familles ont des épisodes clés autour desquels tourne la mémoire familiale. Ce ne sont pas des événements d’apparence forcément importante. Je suis de moins en moins fermé aux signes. J’en deviendrais presque superstitieux! Par exemple, l’oiseau noir qui apparaît deux fois dans mon roman, je l’ai pris chez l’écrivain Rosamond Lehmann qui, dans ses Mémoires, raconte comment, à l’instant où sa fille de 20 ans mourait en Angleterre et qu’elle-même se trouvait à l’autre bout du monde, un oiseau noir s’est écrasé sur une vitre sous ses yeux.

L’action se passe dans une grande mesure dans le Shropshire. Une ode à cette région méconnue?
C’est une région magnifique et mystérieuse, isolée et peu touristique près de la frontière avec le Pays de Galles. J’y ai passé beaucoup de temps de mon enfance chez mes grands-parents maternels qui y avaient une ferme. Le Shropshire a été immortalisé dans Gone to Earth, un film de Michael Powell produit par David Selznick. Ce que je raconte dans le roman est vrai : en 1949, Hollywood et la star Jennifer Jones ont investi le petit village de Much Wenlock. Ça a été un événement extraordinaire pour ma mère comme pour Rosamond, mon personnage, dont la vie a été transformée. Le village projette encore chaque année le film en public. Ce n’est pas un très bon film, mais, mieux qu’aucun autre, il rend le paysage du Shropshire dans toute sa splendeur. Hélas, Selznick, mécontent du film, en changea un tiers en tournant de nouvelles prises en Californie dans les années 50, et le sortit sous le titre de The Wild Heart. Le film original a été perdu, puis est ressorti à Londres il y a quelques années. J’ai été très ému en le voyant.

L’Angleterre d’aujourd’hui ne vous inspire plus autant que l’Angleterre des années 70, celle de Thatcher ou même de Blair vous ont inspiré pour vos précédents «Testament à l’anglaise», «Bienvenue au club» ou «Le cercle fermé»?
L’Angleterre ne m’inspire déjà pas en tant que personne. On a dit que, après le 11 Septembre, il faudrait changer l’art, le roman, l’imagination. Mais on oublie que l’imagination change lentement. On ne sait toujours pas comment le monde a vraiment changé. Ce n’est pas un hasard si le dernier roman de Ian McEwan ou le mien sont plus domestiques, plus intimes, que nos précédents: nous avons besoin de respiration, de distance par rapport au politique. Tout a changé depuis l’ère Thatcher: la mondialisation, le climat, le terrorisme global sont des éléments nouveaux. Nous n’avons plus accès aux certitudes politiques. Les enjeux sont plus complexes. Le livre que je suis en train d’écrire se passe de nos jours et, paradoxalement, c’est un livre drôle. Il me vient comme cela, alors que je ressens plutôt de l’inquiétude face au monde actuel. C’est un livre moins politisé qui tend vers la comédie inoffensive. Est-ce un signe d’une évolution de la littérature en général? Je n’aurais pas cette prétention...

SOMMAIRE

ÉDITO.

ENTRETIEN.
Jonathan Coe

VOGUE.
Le cerveau

PRIVÉ.
Pascale Kramer

ROMANS FRANÇAIS

ROMANS TRADUITS

POCHES & POLARS

ESSAIS & DOCUMENTS I

ESSAIS & DOCUMENTS II

CRITIQUES I.
J. M. de Prada

CRITIQUES II.
Capitalisme, Politique, Terrorisme

CRITIQUES III.
Famille, Stones, Dieu

CRITIQUES IV.
Vallotton, Sand, Mankell

CRITIQUES V.
Jean Calvin
SON LIVRE
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