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«Avoir un enfant est la seule chose irréversible dans la vie.»

Chez elle, c’est petit et joyeux. A l’image de cette brunette piquante, traductrice pour la pub, la télévision ou le cinéma qui depuis Manu, en 1995, publie des romans effilés comme des lames et poignants comme les larmes de ses héroïnes prisonnières de leur solitude.
Chez elle, c’est tout en haut d’un immeuble sur le boulevard Saint-Germain à Paris. Un studio au 6e étage, une verrière qui donne sur la rue. Au sol, une peau de vache fribourgeoise − une rareté. Une grande bibliothèque. Un canapé rouge, un autre blanc. Son lit. Elle loue un petit bureau de 5 m2 dans une agence de pub près de la place de la République, histoire de travailler en communauté. «C’est petit, mais il y a douze ans, c’est tout ce que je pouvais me permettre. Mais c’est central, et plus encore quand je cherche à échanger pour quelques mois.» C’est que Pascale Kramer est une nomade: il y a onze ans, à la mort de son mari après deux ans de mariage, dans un besoin vital de se projeter ailleurs, elle part pour la côte Ouest des Etats-Unis. «Une envie soudaine.» Elle adore et depuis, elle vit une double vie et partage amis et activités professionnelles entre Paris et Los Angeles, où elle passe trois mois par an à proposer aux producteurs d’adapter des romans français au cinéma à l’enseigne de son association BookToFilm.
L’implacable brutalité du réveil est son huitième roman. Situé comme le précédent Fracas près de Los Angeles, il raconte trois semaines dans la vie d’Alissa, jeune maman de Una, petite forme goulue et hurlant dans son couffin qui plonge Alissa dans une angoissante crise existentielle postnatale. Sa mère ajoute à son désespoir en lui annonçant qu’elle quitte son père, et sa meilleure amie hérite d’un fiancé mutilé de la guerre en Irak. Seule dans son nouvel appartement, écrasée par sa nouvelle responsabilité, Alissa pleure, tente de donner le change et de renouer les fils de son existence d’avant, choyée et insouciante. Dramatique, tendu, haletant malgré l’absence d’action à proprement parler, psychologiquement très affûté, c’est le meilleur roman de l’écrivain franco-suisse.
Pascale Kramer y excelle dans l’art de poser une atmosphère, sans pathos, par touches minutieuses indiquant toujours les odeurs, les bruits, les attitudes. C’est son «préféré», aussi. «C’est un livre plus ouvert que les précédents. Et j’ai davantage confiance en moi.» Il est né d’une scène vécue avec une amie, jeune accouchée au bord d’une piscine, qui se demandait si elle n’avait pas fait une erreur. «La question des choix de vie, de la maternité me travaille beaucoup. Avoir un enfant est la seule chose irréversible dans la vie. Un travail, un mariage, un lieu de résidence: tout cela peut se changer. Lorsque vous avez un enfant, il est là pour la vie. Et en plus, dans notre société qui idéalise la maternité, il faut avoir l’air heureuse. Or ce n’est pas simple. Les jeunes mères aujourd’hui se retrouvent très seules avec leur bébé à la maison.» Elle rapporte cette anecdote ironique: au Nebraska, les hôpitaux ont indiqué aux habitants que s’ils étaient à bout avec leur bébé, plutôt que de s’énerver au risque de les blesser, ils pouvaient les amener. A leur surprise, des dizaines de couples se sont précipités pour rendre leur progéniture devenue ingérable. «La réalité est toujours plus forte que l’imagination…»
Elle-même n’est pas mère – «ce n’était pas mon histoire » – mais adore les enfants. «J’ai toujours une boule d’angoisse lorsque je m’endors dans un appartement où dort un bébé. Ils sont dans un tel état de dépendance par rapport aux adultes.» A la lecture du texte, sa soeur lui a demandé: «Mais comment tu sais tout cela?» Rien ne pouvait faire plus plaisir à Pascale.