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«Aujourd’hui le seul horizon de la gauche est celui d’un capitalisme global à visage humain.»

Volontiers provocateur, ce philosophe traîne une réputation sulfureuse. Très en verve, il publie un livre qui réhabilite l’idée communiste.
Slavoj Žižek est un personnage hirsute qui s’exprime en reniflant bruyamment, gesticule sans cesse, s’emporte, s’enflamme, lâche de vifs éclats de rire, et ne se fige que lorsqu’on le prend en photo. On l’a rencontré à Paris pour évoquer Après la tragédie, la farce! (la traduction française d’un essai paru l’an dernier en anglais) dans lequel ce philosophe slovène d’audience mondiale livre son analyse du capitalisme global à l’ère des convulsions financières tout en réhabilitant l’idée communiste. C’est un livre ébouriffé comme son auteur. L’oeuvre d’un provocateur qui aime prendre tout le monde à rebrousse-poil: les idéologues du marché, les grands prêtres du libéralisme, mais aussi ses amis de gauche auxquels il n’épargne pas ses sarcasmes sur leur hédonisme sexuel post-68 ou sur leurs rêves iréniques de société multiculturelle. Slavoj Žižek publie simultanément un autre ouvrage, plus ancien, qui lie son grand intérêt pour la psychanalyse à sa passion pour le cinéma. Jacques Lacan à Hollywood circule entre l’un et l’autre, ayant recours aux films pour déchiffrer la pensée lacanienne et utilisant celle-ci pour éclairer en retour la culture populaire qui se projette sur grand écran.
Vous avez connu le communisme réel de l’ex- Yougoslavie qui ne vous a pas ménagé. Comment se fait-il que vous défendiez aujourd’hui «l’idée communiste» ?
Là-dessus, je ne crois pas du tout à la continuité. Cette histoire du communisme est finie et je n’en éprouve aucune nostalgie car elle a été un désastre politico-éthique pour l’humanité. Quand je parle de révolution, c’est à un niveau abstrait, pour exprimer l’idée d’un changement radical. On a besoin d’une mobilisation collective, mais certainement pas d’un nouveau parti léniniste. En ce sens, le communisme est à réinventer.
Dans ce cas, qu’est-ce qui constituerait selon vous le noyau dur du communisme, indépendamment de ses formes historiques ?
Je suis d’accord avec ce que le philosophe Alain Badiou a appelé les invariants de l’idée communiste: égalitarisme, volontarisme, confiance dans le peuple et terreur. Je crois aux quatre.
Vous souhaitez la terreur ?
Evidemment pas la terreur qui consiste à tuer des gens! Pas la terreur stalinienne! Non, il faut entendre ce mot dans le sens de pression populaire. J’imagine une forme politique qui conserverait le système démocratique, mais en combattant son cynisme grandissant par la pression qu’exerceraient sur lui des mouvements populaires comme des organisations écologiques par exemple. C’est à mon avis l’unique chance de la démocratie: elle ne pourra se maintenir qu’avec «l’aide fraternelle», comme on disait en URSS, des mouvements populaires.
Qu’est-ce que la crise financière nous a appris sur le capitalisme ?
Elle a ruiné le mythe du libre marché. C’est fini, on voit désormais que le capitalisme ne fonctionne pas, même en dehors de ses périodes de crises, sans une forte régulation de l’Etat. Pour provoquer mes amis de gauche, j’aime bien dire que l’avenir va se jouer entre le socialisme et le communisme: s’il veut survivre à long terme, le système devra réinventer une forme quelconque de socialisme. Que ce soit sous la forme du communautarisme, du populisme ou du capitalisme chinois qui, comme le disait Trotski à propos de la Russie tsariste, apparaît comme «la conjugaison vicieuse du knout asiatique et du marché boursier européen».
Le modèle du capitalisme sans démocratie serait donc exportable ?
Absolument, et c’est une très dure leçon. Jusqu’ici, malgré les dictatures, il existait un très bon argument en faveur du capitalisme: il favorisait la démocratie. Mes amis libéraux me disent qu’il faudra sans doute attendre encore dix ans avant de voir un nouveau Tianan men en Chine, mais je n’y crois pas. Je crois plutôt que quelque chose de réellement nouveau est en train d’émerger en Orient. Une forme de capitalisme plus sauvage, plus autoritaire que le capitalisme occidental, mais très efficace. Or je pense que c’est exportable. Pas sous la forme de la dictature chinoise, bien sûr, ce sera plus ironique. Le vieil admirateur du cinéma que je suis, Hollywood inclus, imagine plutôt quelque chose qui serait dans le style du film Brazil de Terry Gilliam: une sorte d’autoritarisme permissif, assez ridicule, mais très libéral sur le plan sexuel, favorable au mariage homosexuel, etc. C’est peut-être ça la formule occidentale du futur, le paradoxe d’un autoritarisme permissif.
La gauche n’offre aucune alternative à ce modèle autoritaire ?
Il y a quelques années, la gauche avait encore la vision d’un socialisme à visage humain. Aujourd’hui, son horizon est celui d’un capitalisme global à visage humain: avec bien sûr un peu plus d’Etat bienveillant, un peu plus de tolérance ou de droits pour les femmes... Mais la gauche ne se pose pas la question de savoir si cela constitue le seul horizon imaginable, ou s’il existe des contradictions qu’on ne pourra pas résoudre dans le cadre du système global actuel. Dans mon livre, je passe en revue ces problèmes qui vont nous forcer à changer les coordonnées de notre vie. C’est tout ce que je fais. Et c’est très modeste. Je n’ai pas la prétention d’apporter des solutions. Je me sens comme un magicien qui serait là avec son chapeau, mais sans être capable d’en tirer un lapin. Mais évidemment, tout le monde attend le lapin...
Marx avait écrit: «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer.» Vous êtes d’accord avec ce programme ?
Je crois qu’il faudrait compléter cette phrase de Marx par son exact contraire. Au XXe siècle, on a voulu transformer le monde un peu trop vite et le moment est désormais venu de prendre un peu de recul pour le réinterpréter à nouveau. Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui parle le langage de l’extrême urgence. C’est Bill Gates qui vous dit combien il est horrible que des gens meurent de faim en Afrique à cause de maladies qu’on pourrait soigner pour cinq dollars. Et le pouvoir parle ce langage-là pour éviter qu’on pense. J’ai toujours détesté cette prétendue sagesse selon laquelle on parlerait trop et qu’on ferait mieux d’agir. Assez d’action! Le Lénine que je préfère est celui qui profite de son exil en Suisse pour lire Hegel.
Comment les communistes réagissent-ils à vos thèses ?
De manière soupçonneuse. Ils me manifestent une sympathie de principe. Mais ils scrutent chaque détail pour voir si je ne suis pas en train de leur vendre un truc dangereux.
Votre dernier livre, Après la tragédie, la farce!, est entouré d’un bandeau qui vous désigne comme «le philosophe le plus dangereux d’Occident». Vous pensez l’être ?
Cette expression est tirée d’un article publié dans un magazine américain, The New Republic, par un type qui s’appelle Adam Kirsch. Il m’a attaqué d’une façon extrêmement brutale en disant que je suis stalinien, fasciste et antisémite. C’est lui qui a écrit que je serais «le philosophe le plus dangereux d’Occident» et j’y vois un très bon signe. Jusqu’ici, la façon habituelle de se débarrasser de moi était de dire que je suis quelqu’un d’amusant, de comique, mais qu’il ne faut pas me prendre au sérieux parce que je suis une sorte de clown philosophique. C’est cela qui est en train de changer et j’en suis très heureux.