|
| ||
La difficulté d’être père ou mère aujourd’hui est prise au sérieux et commentée par des spécialistes du domaine comme Elisabeth Badinter, Philippe Jeammet ou Martine Segalen.

Papa, maman et les enfants. Cette configuration sociofamiliale élémentaire n’est plus le b. a.-ba de notre société. Il faut désormais y ajouter le beau-père, la belle-mère, le parent biologique, le parent adoptif, la maman de jour, le juge des enfants, le pédopsychiatre, et j’en passe. Les parents doutent, s’inquiètent, et se disent que c’est un métier difficile. Quatre éminents spécialistes de la famille volent à leur secours.
A qui appartiennent les enfants? demande l’ethnologue et sociologue française Martine Segalen, auteur notamment du Nouvel esprit de famille en 2002, dans un bel essai qui raconte comment cette question, qui n’avait aucun sens jusque dans les années 70, se pose avec acuité avec les transformations familiales occidentales de ces quatre dernières décennies. L’enfant du divorce est-il à son père ou à sa mère? Et celui qui est issu d’une technique de procréation assistée? La parenté biologique a-t-elle préséance sur la parenté sociale? Qui doit en décider? L’enfant, rappelle Martine Segalen, est «le miroir de la société».
Enfant sacralisé. Placé dans un cocon affectif au centre de la société, sacralisé, cet enfant sans prix redistribue les places dans la famille: en cas d’instabilité conjugale, on lui demande d’assurer la continuité de la lignée, c’est lui qui fait les parents et les grands-parents. Quant le couple flanche, il assume le maintien des structures familiales. «Lourde tâche qui renvoie à la question de la propriété des enfants.» Du coup, l’enfant contemporain est un «concentré de contradictions» passionnant à étudier, la preuve par son livre à la conclusion pragmatique, qui imagine une «nouvelle alliance entre la famille et l’Etat», où «l’investissement affectif des parents dans leurs enfants» et «l’investissement financier public dans ses citoyens» se «renforceraient mutuellement».
Philippe Jeammet, spécialiste en psychiatrie de l’adolescent à Paris, part du même constat de départ que Martine Segalen dans sa Lettre aux parents d’aujourd’hui: «Etre parent est devenu un métier difficile. (...) Le monde s’est complexifié et avec lui, l’éducation de nos enfants.» Il a vu «trop d’adolescents se détruire peu à peu (...), trop de parents désemparés qui abandonnent sans rien tenter». A travers une réflexion accessible et simple sur l’autorité et les nouvelles familles, il a envie de «dire aux parents qu’ils peuvent y arriver. (...) Il suffit qu’ils reprennent confiance dans leurs capacités à élever leur enfant, retrouvent une certaine spontanéité, acceptent de se tromper tout en restant attentifs à des principes généraux (...). Il suffit également de croire en leur enfant, de lui laisser le temps de grandir et de se trouver, sans l’étouffer sous leur affection, mais en lui fixant des limites, sans jamais rompre le lien qui les unit (...).» Si le métier de parent est devenu plus complexe, il reste le plus «précieux qui soit, puisqu’il consiste à transmettre le goût de vivre, après avoir donné la vie.»
Pères solos, mères et femmes. Le psychiatre Patrice Huerre, spécialiste de l’adolescence, se penche dans Pères solos, pères singuliers? sur la part mâle du couple parental, soit les pères solos, ceux qui élèvent seuls leurs enfants. En France, 15% des enfants de 0 à 6 ans issus de familles séparées vivent avec leur père, un pourcentage qui passe à 18% à l’adolescence. Certains sont veufs, d’autres ont obtenu la garde de leurs enfants, d’autres compensent la toxicomanie d’une mère, mais tous explorent malgré eux des manières de faire inusitées. Patrice Huerre est allé à la rencontre de ces «aventuriers involontaires», «significatifs des grands bouleversements sociaux occidentaux». Le résultat est chaleureux, émouvant, passionnant.
Quant à Elisabeth Badinter, elle donne un écho inquiet à son célébrissime essai L’amour en plus, qui montrait il y a trente ans comme l’amour maternel était autant, si ce n’est plus, un phénomène culturel qu’une affaire d’instinct. La philosophe constate un repli inquiétant sur le terrain des droits des femmes, lequel se manifeste par la forte baisse de la natalité dans les pays développés, le regain des discours naturalistes visant à river les femmes à leur rôle de mère, et plus spécifiquement par le biais d’un diktat concernant l’allaitement.
Le tableau qu’elle dresse est inquiétant – surtout dans les pays de tradition matriarcale comme l’Allemagne et l’Italie, mais aussi dans les pays scandinaves: la barque de la maternité est aujourd’hui chargée de trop d’attentes, de contraintes, d’obligations. Il y a péril tant pour la femme et le couple que pour le lien social: quelles perspectives offre une société où le fait d’avoir un enfant serait le lieu d’un clivage fatidique?