|
| ||

C’EST LA RENTREÉ LITTÉRAIRE, et vous vous demandez bien à quoi elle peut servir. Sept cent romans sur les rayons, le nouveau Nothomb, le dernier Modiano, le Yasmina Reza dont tout le monde parle, et vous, et vous, et vous. Agaçant. Pour vous réconcilier avec les livres en général et la rentrée littéraire en particulier, un seul livre vous manque : c’est la fabuleuse Histoire de Lisey de Stephen King. Il raconte le voyage au pays du chagrin que fait une veuve désemparée, Lisey, après la mort de son mari, écrivain célèbre. Se plongeant dans ses papiers, elle tente de comprendre ses mystères et ses ténèbres. Pour cela, elle doit pénétrer à Na’ya Lune, monde fantastique qui possède sa mare, sort de mare aux mots dans laquelle l’écrivain plongeait pour trouver les siens et qui possède le pouvoir, constate Lisey, de cicatriser ses blessures de jour mais se révèle nocive de nuit. Elle s’enfonce dans l’imagination de son mari, et découvre son enfance tyrannisée par un père qui tailladait ses enfants avant d’en tuer un, et la folie qui n’est jamais absente.
STEPHEN KING ÉCRIT dans ses remerciements qu’il «existe vraiment une mare où nous – et ici j’entends par nous la vaste communauté des lecteurs et des auteurs – descendons boire et jeter nos filets. Dans un effort pour illustrer cette idée, L’histoire de Lisey fait littéralement allusion à des dizaines de romans, chansons et poèmes.» L’auteur confesse avoir attrapé nombre de «poissons» dans la grande mare des auteurs, Don DeLillo, Michael Connelly, William Shakespeare et autres. La traductrice avoue d’ailleurs «avoir failli se noyer dans la vach’tement hhhhénaurme mare-des-mots» de King et avoir pêché des équivalences chez Queneau, San-Antonio, Gainsbourg ou Boby Lapointe… Et remercie les «contributeurs anonymes de l’internet, cette immense mare mythologique moderne dans laquelle j’ai abondamment puisée.»
EN PLONGEANT À SA SUITE, vous comprendrez à quoi ça sert, un livre. Et, qui plus est, un océan de livres, la grande mare des livres de la rentrée littéraire. Ce sera le moment de vous remettre à la «danse des canards / qui en sortant de la mare / se secouent le bas des reins / et font coin-coin».
«BELLE DU SEIGNEUR», le chef-d’œuvre d’Albert Cohen aujourd’hui considéré comme un des grands classiques du XXe siècle, aura connu un destin qui, pour n’être pas banal, n’en est pas moins partagé par d’autres.
PARU EN AVRIL 1968, il passa totalement inaperçu, pris dans la tourmente des événements du célèbre mois de mai de cette même année, et Gallimard en vendit tant bien que mal quelques petites centaines d’exemplaires par an jusqu’au milieu des années quatre-vingt. Et puis miracle : le bouche-à-oreille – l’un des instruments les plus redoutables de notre métier de libraire ! – a fait son effet : le livre est devenu un best-seller et n’a plus quitté la table des librairies pendant plusieurs années, s’offrant même une parution en poche et une édition dans La Pléiade.
IL EN VA AINSI DE NOMBREUX LIVRES, pour peu que l’éditeur continue à y croire et ne le mette pas «au pilon» après une douzaine de mois – voire moins – de ventes jugées insatisfaisantes. La durée de ce «purgatoire littéraire» étant évidemment variable et imprévisible, et les raisons d’en sortir demeurant parfois mystérieuses. .
SI C’EST LÀ LE SORT DE CERTAINS LIVRES, il en va parfois de même pour l’intégralité de l’œuvre d’un auteur. C’est le cas de Pierre Girard. Ce nom ne vous dit rien ? Pas étonnant. C’est pourtant un auteur suisse. Genevois plus précisément. Contemporain de Ramuz. Mais c’est bien là son seul point commun avec le célèbre écrivain vaudois. Un personnage assez secret, un enchanteur, qui a su créer un univers qui lui est propre, dans lequel tout semble n’être que fantaisie. Et pourtant, rien n’est superficiel derrière cette apparente légèreté d’une littérature pleine d’humour et de grâce. Lui qui avait coutume de dire : «Je suis moi-même imbibé de littérature, comme dans un bocal le cornichon l’est de vinaigre. Et je trouve les autres cornichons, les cornichons «nature, ceux du jardin, un peu fades», mérite amplement de sortir de son bocal pour être dégusté. Alors, entre deux «nouveautés», plongez-y : cinq de ses romans sont disponibles dans la collection Poche suisse (L’Âge d’Homme). Le cornichon a gardé son goût subtil, le vinaigre n’a pas tourné au formol !










