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Alessandro Baricco à tombeau ouvert


Michel Audétat

Avec «Cette histoire-là», le romancier italien publie un roman étrange et virtuose, en forme de puzzle, qui remonte aux années glorieuses de l’épopée automobile

L’auteur de "Soie" ou "City" remonte aux temps héroïques où «l’automobile était une reine»

L’an dernier, la critique italienne a eu la dent dure en chroniquant Cette histoire-là. Ceux qui avaient aimé Soie ou City semblent avoir perdu pied dans ce roman qui démultiplie les voix narratives et les registres stylistiques. Alessandro Baricco a démoralisé de vieux admirateurs qui l’ont trouvé lourd, prétentieux, snob, inutilement postmoderne, voire commercialement douteux: beaucoup ont ricané de la star littéraire qui venait de changer d’éditeur et publiait son nouveau roman sous quatre couvertures différentes.
    Rien de tel pour la traduction française qui sort chez Gallimard sous une image unique: une voiture de course antédiluvienne lancée à toute vitesse dans la courbe d’un circuit, et qui donne l’atmosphère du roman. Cette histoire-là remonte en effet aux temps héroïques où «l’automobile était une reine, car elle n’avait pas encore été pensée servante». Le chapitre d’ouverture raconte avec virtuosité une course de 1903, enlevée au rythme de ces monstres de mort et d’extase qui traversaient le paysage en bandant leurs muscles d’acier. Belle époque dont on mesure le caractère révolu. Aujourd’hui, un rêveur ne peut que souhaiter la disparition des voitures au plus vite.
    Le héros du roman, lui, n’apparaît que dans le chapitre suivant. Contrairement à ce que son prénom suggère, Ultimo n’est pas le dernier, mais le fils unique de Libero Parri, un paysan qui a vendu ses terres pour ouvrir un garage alors que les voitures sont encore pratiquement inexistantes dans le Piémont de ce temps-là. Ce garage inutile, en attente de l’avenir, exprime en quelque sorte l’axiome autour duquel le roman va broder ses variations : «Curieux comme les gens sont eux-mêmes, bien avant de le devenir.»
    Ultimo est un enfant singulier, qu’on dirait nimbé d’une aura fascinante. Dans les campagnes piémontaises, on dit des gens comme lui qu’ils possèdent «l’ombre d’or». Ultimo semble de prime abord insaisissable. Au fil des chapitres, il apparaît sous le regard de différents narrateurs qui augmentent ou réduisent la focale sur cette personnalité énigmatique, mais aussi attachante.
    Passée l’enfance, on retrouve Ultimo durant la Première Guerre mondiale, pris dans la débâcle de Caporetto, en 1917, qui reste un épisode douloureux et taraudant de l’histoire italienne. Le voilà ensuite aux Etats-Unis, vendant des pianos Steinway& Sons en compagnie d’une jeune exilée russe délicieusement perverse qui se nomme Elizaveta. Puis enAngleterre, où il achète d’une piste d’aviation. Enfin de retour en Italie, en 1950, dans une très belle scène intimiste et remplie d’échos au milieu d’une auberge vide, alors que se déroule au-dehors la course automobile des «Mille milles».
    Plus que l’automobile, c’est la route qui intéresse Ultimo. Elle constitue le mode d’appréhension de sa propre vie. Très tôt, au cours d’un épisode fondateur de son enfance, alors qu’il marchait dans le brouillard de Turin en compagnie de son père, il a eu «l’intuition que tout mouvement tend à l’immobilité et que seul le trajet qui conduit vers soi-même est beau». Depuis lors, Ultimo s’est plongé dans le rêve d’une route bouclée sur elle-même dont les courbes, les bosses ou les rétrécissements, exprimeraient de manière parfaite ce que pourrait être la formule géométrique de sa vie. Un rêve que cet utopiste de l’existence finira par réaliser et qui, grâce à Elizaveta, se prolongera par-delà sa propre mort.
    On termine le roman avec le sentiment que la critique italienne s’est montrée bien sourde à ses enjeux. Le combat d’Ultimo pour donner forme à l’informe de la vie, accordé à la polyphonie stylistique de ce roman-puzzle, renvoie à la conquête d’un ordre sur le chaos qui définit le travail de l’écrivain lui-même. Bien sûr, la route déroute, et Cette histoire-là réclame quelques efforts au lecteur qui veut la suivre. Mais ses méandres finissent par imprimer une image belle et persistante qu’on ne se lasse pas de repasser en boucle. l

Desperate Housewives



Les banlieusardes chics de l'anglaise Rachel Cusk ont tout pour être heureuses, mais ne le sont pas. Tant pis pour elles.

Rachel Cusk nous plonge dans vingt-quatre heures de la vie au féminin d’Arlington Park.

Arlington Park, une banlieue résidentielle de Londres. Ses trottoirs larges, ses antiquaires, ses fleuristes, ses places victoriennes et ses grandes maisons à vérandas. Juliet Randall, Maisie Carrington, Amanda Clapp et Solly Keir-Leigh ont de grandes cuisines, des maris qui rentrent tard de leurs bureaux lointains, des enfants qu’elles amènent à l’école en berlines, des voisins que l’on salue le matin comme si tout allait toujours très bien, merci.
    Bien entendu, les apparences sont trompeuses et derrière ces existences tirées au cordeau, les frustrations, les jalousies, les déceptions s’amoncellent, invisibles mais prêtes à surgir comme des diables hors de leur boîte à chaque faux mouvement de la vie. Romancière prometteuse de la scène anglaise, encore inconnue du public francophone, Rachel Cusk, tout juste 40 ans, raconte vingt-quatre heures dans la vie de ces femmes. On les suit dans leur cuisine, leur chambre à coucher, au supermarché, au parc ou en visite chez les voisins, dans ces endroits de la vie quotidienne qui devraient être anodins, mais qui ne le sont jamais.
    Juliet pense que les hommes sont des assassins et, la nuit, rêve qu’un cafard s’est logé dans son cuir chevelu. Amanda attend chez elle, sans savoir si elles viendront, les autres mères pour le café du matin. Solly loue sa chambre d’ami comme si elle s’échappait de chez elle.
    Semblables à des actrices, les femmes de Rachel Cusk font ce qu’on attend d’elles, mais passent à côté de leur vie, sentant obscurément qu’il n’est pas normal de considérer sa voiture comme le seul endroit où elles se sentent en sécurité. Dévouées à leurs enfants, à la teinte de leur canapé et à la propreté de leur frigo, elles traversent les années en perdant de leur consistance. Il n’est jamais trop tard, serine la petite voix dérangeante de Rachel Cusk. Acide, drôle, glaçant mais poétique, Arlington Park, roman en forme de nouvelles imbriquées les unes dans les autres, substitue le désir de vengeance aux ambitions amoureuses – il n’y a pas d’amour qui s’accorde aux rideaux du salon. l IF

LES LIVRES
9782070781508.gif
Alessandro Baricco
Prix: CHF 33.20

9782879295749.gif
Rachel Cusk
Prix: CHF 33.10

SOMMAIRE
Pour poursuivre votre lecture :
ÉDITO.

ENTRETIEN. Colum McCann
VOGUE. Les livres de deuil
PRIVÉ. Gisèle Fournier
ROMANS FRANÇAIS
ROMANS ÉTRANGERS
ROMANS SUISSES
CRITIQUES I. Doris Lessing
CRITIQUES II. A. Baricco, R. Cusk
CRITIQUES III. L. Salvayre, E. Neuhoff, N. Appanah
CRITIQUES IV. M. Slouka, T. C. Boyle, M. Pessl
CRITIQUES V. B. Richard, Eugène