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Les fantômes des amours mortes hantent nos vies comme des âmes en peine qu’il faut nourrir et chérir. Dans un livre sublime, le romancier américain Mark Slouka ressuscite, de Prague en 1942 à New York aujourd’hui, une passion amoureuse hors du commun entre la mère d’un narrateur qui lui ressemble étrangement et un héros de la résistance tchèque durant la Seconde Guerre mondiale. Professeur d’écriture à l’Université de Chicago, auteur des précédents Deux, le destin de deux frères siamois au XIXe siècle entre le Siam et Paris, et des nouvelle du Lac perdu, plongeant avec délicatesse dans la vie d’une petite communauté tchèque aux Etats Unis, ce roman élargit avec talent et sensibilité cette veine littéraire nostalgique.
Il naît dans un monde «qui donnait vaguement l’impression d’être hanté, comme l’écho atténué d’un autre plus ancien». Sous le monde qu’il connaît, «si familier, si américain», il y en a un autre, enterré, impossible à connaître. L’Amérique était au premier plan, Mister Magoo, les rues des quartiers populaires de New York, la foule, le base-ball. A l’arrière plan, l’Ancien Monde, «comme un motif de papier peint reparaissant sous la peinture fraîche». C’est que ses parents, venus de Tchécoslovaquie avant sa naissance, ont emmené dans leurs valises un de ces secrets de famille que les enfants devinent même quand on ne leur en parle pas, une histoire de soldats tchèques dans une crypte, assiégés par les SS après avoir fait quelque chose de très courageux. Une histoire qui rôde dans l’air que respire le petit garçon, qui coule dans les veines de ses parents, donc des siennes. Une histoire liée à l’autre histoire secrète-mais-que-tout-le-monde-sait, celle d’un homme que sa mère aimait beaucoup et qui n’est plus. «Je ne sais pas précisément ce qu’il signifiait pour elle. Ni comment il mourut. Je sais seulement que son visage, le son de sa voix, ne s’estompèrent jamais vraiment pour elle. Qu’elle refusa tout net de renoncer à lui.»
Adulte, ses parents morts, le narrateur part sur les traces de ces histoires d’avant qu’il naisse. Il s’installe en Tchécoslovaquie, se rend dans les villages mentionnés par sa mère, recherche les maisons où les partisans se retrouvaient, fouille dans les lettres, cherche les survivants. Beaucoup de morts, rien qu’il ne sache déjà. «J’ai appris que les êtres humains sont comme le mastic avec lequel je jouais enfant et qui, pressé contre un morceau de brique, prend l’empreinte du monde, puis qu’ils emportent comme une lettre scellée adressée à Dieu et Dieu seul jusqu’à leur mort.»
Alors il se met à raconter ce qu’il sait, et imaginer ce qu’on ne peut pas lui dire. Son père rencontre sa mère en 1939 lorsqu’il lui transmet une lettre d’amour écrite de la part de quelqu’un d’autre. La jeune femme comprend qu’il est l’auteur de la lettre, et ils tombent amoureux. La guerre éclate. Sa mère rencontre un des partisans tchèques parachutés par la RAF pour assassiner le Reichsprotektor Reinhard Heydrich, le préféré de Hitler, surnommé le Boucher de Prague. Ils tombent passionnément amoureux, vivent un amour clandestin et fou dans la forêt, cachés, éblouis. Heydrich ne meurt que dix jours après l’attentat. Le groupe de résistants se cache treize jours dans la crypte de l’église Saints-Cyrille-et-Méthode à Prague. Cernés par trois cents SS, ils tiennent deux heures avant de mourir.
Son père récupère sa mère. Ils fuient en Amérique et s’enfouissent sous la douleur de l’exil comme sous un tas de couvertures, au chaud mais suffoquant lentement, comme des prisonniers polissant doucement les barreaux de leur prison. Ils passent l’été dans un chalet des montagnes Poconos qui ressemble à ce qu’ils ont perdu. Sa mère en faisant des biscuits de Noël parfois s’interrompt, parle toute seule, les yeux éblouis mais dans le vide. Ils vieillissent en parlant de moins en moins. Son père en marchant des heures dans la ville, sa mère en regardant les séries télévisées - trahie par la vie. Son fils ne lui pose la question qu’une seule fois: qui était cet homme qu’elle avait aimé il y a longtemps, sans jamais cesser de l’aimer, depuis tout ce temps? Mais elle ne répondra pas. «Ton père est un homme bien. Je suis désolée», seulement.
A la fin, l’histoire et le roman se rejoignent en une danse sublime, d’une indicible et divinement romanesque mélancolie. l

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