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CE QUE CACHE la surface des choses


Isabelle Falconnier

Fils d'exilés tchèques à New York, Mark Slouka soulève dans « Le monde visible » quelques secrets de famille, d'amour et de guerre. Envoûtant.

Le pont Saint-Charles à Prague. Nés de parents tchèques exilés aux Etats-Unis, le romancier Mark Slouka part sur les traces des amours défuntes de sa mère et de l’histoire tourmentée de leur pays. Une quête entre souvenirs et imaginaire.

Les fantômes des amours mortes hantent nos vies comme des âmes en peine qu’il faut nourrir et chérir. Dans un livre sublime, le romancier américain Mark Slouka ressuscite, de Prague en 1942 à New York aujourd’hui, une passion amoureuse hors du commun entre la mère d’un narrateur qui lui ressemble étrangement et un héros de la résistance tchèque durant la Seconde Guerre mondiale. Professeur d’écriture à l’Université de Chicago, auteur des précédents Deux, le destin de deux frères siamois au XIXe siècle entre le Siam et Paris, et des nouvelle du Lac perdu, plongeant avec délicatesse dans la vie d’une petite communauté tchèque aux Etats Unis, ce roman élargit avec talent et sensibilité cette veine littéraire nostalgique.
    Il naît dans un monde «qui donnait vaguement l’impression d’être hanté, comme l’écho atténué d’un autre plus ancien». Sous le monde qu’il connaît, «si familier, si américain», il y en a un autre, enterré, impossible à connaître. L’Amérique était au premier plan, Mister Magoo, les rues des quartiers populaires de New York, la foule, le base-ball. A l’arrière plan, l’Ancien Monde, «comme un motif de papier peint reparaissant sous la peinture fraîche». C’est que ses parents, venus de Tchécoslovaquie avant sa naissance, ont emmené dans leurs valises un de ces secrets de famille que les enfants devinent même quand on ne leur en parle pas, une histoire de soldats tchèques dans une crypte, assiégés par les SS après avoir fait quelque chose de très courageux. Une histoire qui rôde dans l’air que respire le petit garçon, qui coule dans les veines de ses parents, donc des siennes. Une histoire liée à l’autre histoire secrète-mais-que-tout-le-monde-sait, celle d’un homme que sa mère aimait beaucoup et qui n’est plus. «Je ne sais pas précisément ce qu’il signifiait pour elle. Ni comment il mourut. Je sais seulement que son visage, le son de sa voix, ne s’estompèrent jamais vraiment pour elle. Qu’elle refusa tout net de renoncer à lui.»
        Adulte, ses parents morts, le narrateur part sur les traces de ces histoires d’avant qu’il naisse. Il s’installe en Tchécoslovaquie, se rend dans les villages mentionnés par sa mère, recherche les maisons où les partisans se retrouvaient, fouille dans les lettres, cherche les survivants. Beaucoup de morts, rien qu’il ne sache déjà. «J’ai appris que les êtres humains sont comme le mastic avec lequel je jouais enfant et qui, pressé contre un morceau de brique, prend l’empreinte du monde, puis qu’ils emportent comme une lettre scellée adressée à Dieu et Dieu seul jusqu’à leur mort.»
        Alors il se met à raconter ce qu’il sait, et imaginer ce qu’on ne peut pas lui dire. Son père rencontre sa mère en 1939 lorsqu’il lui transmet une lettre d’amour écrite de la part de quelqu’un d’autre. La jeune femme comprend qu’il est l’auteur de la lettre, et ils tombent amoureux. La guerre éclate. Sa mère rencontre un des partisans tchèques parachutés par la RAF pour assassiner le Reichsprotektor Reinhard Heydrich, le préféré de Hitler, surnommé le Boucher de Prague. Ils tombent passionnément amoureux, vivent un amour clandestin et fou dans la forêt, cachés, éblouis. Heydrich ne meurt que dix jours après l’attentat. Le groupe de résistants se cache treize jours dans la crypte de l’église Saints-Cyrille-et-Méthode à Prague. Cernés par trois cents SS, ils tiennent deux heures avant de mourir.
        Son père récupère sa mère. Ils fuient en Amérique et s’enfouissent sous la douleur de l’exil comme sous un tas de couvertures, au chaud mais suffoquant lentement, comme des prisonniers polissant doucement les barreaux de leur prison. Ils passent l’été dans un chalet des montagnes Poconos qui ressemble à ce qu’ils ont perdu. Sa mère en faisant des biscuits de Noël parfois s’interrompt, parle toute seule, les yeux éblouis mais dans le vide. Ils vieillissent en parlant de moins en moins. Son père en marchant des heures dans la ville, sa mère en regardant les séries télévisées - trahie par la vie. Son fils ne lui pose la question qu’une seule fois: qui était cet homme qu’elle avait aimé il y a longtemps, sans jamais cesser de l’aimer, depuis tout ce temps? Mais elle ne répondra pas. «Ton père est un homme bien. Je suis désolée», seulement.
        A la fin, l’histoire et le roman se rejoignent en une danse sublime, d’une indicible et divinement romanesque mélancolie. l

Voleur d'identité



« Comment retrouver son identité lorsqu'on vous la vole ? » demande T. C. Boyle.

Le romancier américain T. C. Boyle.

Un simple excès de vitesse, un policier qui contrôle votre permis de conduire, et soudain vous vous retrouvez au poste de police parce que votre nom correspond à celui d'un redoutable escroc : plongé dans ce cauchemar, jeune professeur de littérature en Californie, Dana Halter perd pied avant de se lancer, avec son ami, à la poursuite de son voleur d'identité.
        Road movie au suspense parfaitement maîtrisé, Talk Talk, onzième roman d’un T.C. Boyle au mieux de sa forme, attire l’attention sur la fragilité de notre merveilleux monde technologique que les pirates de l’état civil détournent avec jubilation. Qui dit identité dit culture, et langage. Dans une mise en abyme passionnante, T. C. Boyle crée une héroïne attachante et originale, quasi sourde-muette, qui travaille elle-même sur l’enfant sauvage de l’Aveyron. Entremêlant les narrateurs, rendant même humain le «voleur» de Dana, ce jeu du chat et de la souris à travers les Etats-Unis allie intensité, rapidité, sophistication littéraire, action et réflexion. Une réussite du brillant auteur de Water Music et America  l  IF

Miss Catastrophe



« La physique des catastrophes » de Marisha Pessl est un premier roman virtuose.


B
leue Van Meer : le nom de l'héroïne est à lui seul un voyage dans l'inconnu. Orpheline de mère, elle grandit avec son père, brillant professeur d'université avec qui elle s'adonne à des joutes oratoires sans fin, mais saltimbanque incapable de rester plus de six mois dans la même ville. La physique des catastrophes, premier roman de la New-Yorkaise Marisha Pessl, 27 ans, a de l'ambition, et des moyens. Erudit, brillant, sophistiqué, comparé dès sa sortie aux pages de Donna Tartt ou même Salinger, cette saga à la conclusion renversante s'emplit page après page de mystères, de morts à élucider, de vies à reconstituer comme des puzzles et d'émotions à mettre en équations mathématiques. Grandiose. l IF

LES LIVRES
9782246717119.gif
Mark Slouka
Prix: CHF 37.20

9782246702719.gif
T-C Boyle
Prix: CHF 38.90

9782070776207.gif
Marisha Pessl
Prix: CHF 40.90

SOMMAIRE
Pour poursuivre votre lecture :
ÉDITO.

ENTRETIEN. Colum McCann
VOGUE. Les livres de deuil
PRIVÉ. Gisèle Fournier
ROMANS FRANÇAIS
ROMANS ÉTRANGERS
ROMANS SUISSES
CRITIQUES I. Doris Lessing
CRITIQUES II. A. Baricco, R. Cusk
CRITIQUES III. L. Salvayre, E. Neuhoff, N. Appanah
CRITIQUES IV. M. Slouka, T. C. Boyle, M. Pessl
CRITIQUES V. B. Richard, Eugène