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« Les gens dans les villages rejettent les inconnus, mais ils sont paradoxalement beaucoup plus curieux que dans les villes. »

«C'est la dernière porte de l'allée, entre deux immeubles affreux », dit Gisèle Fournier au téléphone pour expliquer comment la trouver dans le quartier des Eaux-Vives à Genève. Ce mot, «affreux», il vient du cœur. Le sort des maisons détruites pour laisser place à ces deux édifices l’a touchée au point qu’elle a écrit deux ans auparavant un recueil de nouvelles, Chantier (Mercure de France), qui leur est dédié. Dans ce livre, plusieurs personnages vivent chacun d’une façon différente la destruction de maisons. L’avancement des travaux les renvoie à leur propre vie, déclinante pour certains, à l’aube d’un nouveau départ pour d’autres. Chez elle, où elle vit avec son mari, l’auteure montre par la fenêtre l’ancien emplacement des villas.
Parisienne d’origine, Genevoise d’adoption, Gisèle Fournier raconte dans son dernier Ruptures (Mercure de France), la vie de Jean-Marie. Lorsqu’il débarque dans un village, les habitants sont hostiles et se demandent ce qu’il est venu cacher. La nuit, dehors, il entend des pas mystérieux, et la seule personne avec qui il ait des liens, le patron du bistrot du coin, lui affirme que les villageois parviendront à le dissuader de rester. Déjà dans Perturbations (Mercure de France, 2004), des villageois étaient hostiles à une étrangère. «Je crois que les gens dans les villages rejettent les inconnus, en particulier les marginaux, mais qu’ils sont paradoxalement plus curieux que dans les villes.»
Le personnage Jean-Marie aura donc de la peine à changer sa vie, mais l’écrivaine pense qu’«un homme doit s’en aller. C’est ce que dit Carlos Liscano dans La route d’Ithaque, et ça m’a beaucoup plu.» S’en aller, Gisèle Fournier l’a fait, il y a huit ans, pour s’installer à Genève avec son époux, à un moment où elle commençait justement à être lassée de son métier d’analyste financier, qui l’avait amenée à rencontrer des gens malades à cause de l’amiante, comme Jean-Marie avant de vouloir tout changer. Cet amiante dont les dirigeants ont caché les dangers et qui a détruit de nombreuses vies. Gisèle Fournier commençait aussi à se lasser de Paris, trop pollué. Une fois à Genève, elle a pu se consacrer à l’écriture. Son premier livre, L’ordre secret des choses (HB Editions), avait paru peu auparavant, en 1998.
Pour dire sa révolte, et beaucoup d’autres choses, Gisèle Fournier cisèle ses phrases, cherche le mot juste, le bon rythme. «Je ne veux pas écrire comme on parle dans la rue, dans les bus. C’est le plaisir de triturer le langage qui me motive. Une virgule déplacée, et la phrase change de sens.» Un souci de précision qu’on retrouve dans son appartement lumineux et dépouillé. Peu d’objets, énormément de livres, mais bien rangés. «Il faut que rien ne dépasse, sinon ça me perturbe mentalement.» Par contre, les livres qu’elle écrit possèdent souvent plusieurs points de vue, «pour montrer qu’il n’y a pas une seule vérité et contrer le totalitarisme». Gisèle Fournier reconnaît d’ailleurs qu’elle se méfie de Sarkozy, mais qu’elle ne se retrouve pas dans la gauche française, à la dérive actuellement.
Gisèle Fournier devra quitter son appartement, puisque le propriétaire veut le reprendre. «Je n’ai pas vraiment de regrets. Ça dépend de ce qu’on trouvera, du temps et de l’énergie qu’on devra mettre à chercher un autre logement à Genève.» En quittant cette petite femme aux grands yeux verts, il est question d’anniversaires. Elle m’avoue qu’elle est Gémeaux et que les Gémeaux – elle fait un geste avec les mains au-dessus de son visage –ont la tête dans les nuages. «Mais mon mari, Capricorne, me ramène les pieds sur terre.» l