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Entretien. Pascal Mercier. Le métier de la liberté


Propos recueillis par Isabelle Falconnier

Après «Train de nuit pour Lisbonne», le philosophe et écrivain suisse de Berlin publie, avec «L’accordeur de pianos», un roman ambitieux et troublant.


L’écrivain Pascal Mercier, alias le philosophe Peter Bieri, né en Suisse mais vivant dans la capitale allemande depuis 1993.

«L’art permet de se connaître, et de montrer aux autres qu’ils ont un espace de possibilités pour mener leur vie»

Pascal Mercier est un philosophe, avec tous les attributs. À 18 ans, en plus du grec et du latin, il parlait couramment sanscrit et hébreu et connaissait par coeur tout le mysticisme tibétain. Il avoue être un «hystérique de la tranquillité», ne supportant pas le moindre bruit autour de lui lorsqu’il travaille. Du coup, il écrit ses livres dans des maisons isolées en France, en Italie ou en Espagne. Parce que Pascal Mercier, né Peter Bieri en 1944 à Berne, est aussi romancier. Il y a quinze ans, il s’est lancé en fiction comme on se lance à l’eau, parce que «l’appel de l’imagination se faisait pressant». Son troisième roman, Train de nuit pour Lisbonne, paru en 2004, thriller érudit et mélancolique menant un professeur bernois sur les traces d’un poète portugais inconnu, est un best-seller dans le monde entier. Il est traduit en vingt-cinq langues, dont le français en 2006. L’accordeur de pianos paraît cet automne en français, dix ans après sa parution en allemand. Dans ce livre ambitieux et troublant, Patrice et Patricia, des jumeaux autrefois très proches, cherchent à comprendre pourquoi leur père, accordeur de pianos et compositeur d’opéra, a abattu d’un coup de pistolet le ténor Antonio di Malfitano au beau milieu d’une représentation de Tosca de Puccini à l’Opéra de Berlin. Pascal Mercier vit depuis quelques mois dans le quartier tranquille et cossu de Zehlendorf, près du Wannsee, à Berlin. Lorsqu’il s’est mis aux romans, sa femme, rencontrée sur les bancs de l’Université de Heidelberg, a commencé à peindre et à sculpter d’étranges figures colorées en papier mâché qui peuplent maintenant toute la maison, des escaliers au bureau de son mari.


Intellectuel vif, Pascal Mercier est un fou de langues étrangères.


Vous êtes philosophe. Pourquoi avez-vous un jour décidé d’écrire des romans?
Un jour à Venise, sur la place Saint-Marc, j’ai vécu une scène étrange. Dans la vitrine d’un café, je vois une main, puis un visage de femme apparaître, alors qu’elle frotte la vitre de l’intérieur. J’ai ressenti une impression de déjà-vu. En fait, je n’avais pas vécu mais lu cette scène, dans le roman Die Rote d’Alfred Andersch. J’étais enfin prêt à utiliser l’imagination de manière plus importante. Je n’avais jamais pensé que je pouvais écrire. Dans le milieu protestant et petit bourgeois de ma famille, on n’écrivait pas. C’était bon pour Thomas Mann ou Max Frisch, ou d’autres intelligences supérieures. C’était pécher d’immodestie d’imaginer être soi-même écrivain. Mais la quarantaine venue, l’imagination demandait son droit, mon travail ne suffisait plus.

Vous êtes né Peter Bieri. Pourquoi avoir pris un pseudo, il y a dix ans, à consonance francophone qui plus est?
Dans le milieu universitaire allemand qui était le mien jusqu’à l’année dernière, il est mal vu de publier des romans. Pas comme en France, où c’est considéré comme une richesse. Ici c’est une chose bizarre, presque déviante. En faisant cela, je quittais le chemin sérieux. Je n’exagère pas… Mais je ne me suis abrité sous l’anonymat de mon pseudo que jusqu’au deuxième livre, en 2000. Seules ma soeur, qui vit à Bienne, et ma femme étaient au courant. C’est moi qui ai levé le secret: le moment était venu d’assumer qui j’étais vraiment. Les réactions ont été compliquées. Mon père était mort entre temps, et ma mère n’a pas compris pourquoi je lui avais caché cela. Mais je ne pouvais pas partager avec elle ce qui était interdit de faire enfant, ce que je faisais en réaction à ma famille. C’était trop intime.

Comment avez-vous choisi ce nom de plume, Pascal Mercier? Je n’aime pas mon nom de naissance, Peter Bieri. Je le trouve commun, plat, lourd. Je cherchais un son français, élégant. J’ai longtemps feuilleté l’annuaire du téléphone de Genève. Je voulais un son en «é». Ce son est très important dans mes livres. Il évoque à la fois la beauté et la cruauté. Il est dur, tranchant, mais parfait. Il ouvre une porte sur le danger. Mais c’est seulement un nom de plume, pas un symbole de double personnalité, comme le héros de L’accordeur de pianos, Frédéric Delacroix, né Fritz Bärtschi, et qui fait tout pour l’oublier, l’effacer…

Cet accordeur de pianos, Frédéric Delacroix, né Fritz Bärtschi, employé modèle de la maison Steinway de jour et compositeur d’opéra la nuit, ce n’est donc pas vous?
C’est la figure de mon père qui l’a inspiré. Il enseignait l’histoire et le français et passait beaucoup de temps à composer des symphonies. Sans aucun succès. Il était très malheureux de ce manque de reconnaissance, et nous faisait vivre dans une atmosphère délétère et pesante que j’ai fuie en allant étudier à Heidelberg. À sa mort, ce fut douloureux de regarder ses partitions. Nous ne pouvions pas les jeter, mais savions qu’elles n’avaient été et ne seraient jamais jouées. Des partitions mortes… C’était à la fois admirable et pathétique. Mais surtout admirable. Il a tenté de donner à sa vie la forme que lui-même avait choisie, dans un acte de liberté et d’autodétermination beaucoup plus admirable que l’acteur de télévision qui ne dépend que de l’applaudimètre. C’était un homme droit, comme mon pe r sonnage Fr édé r i c Delacroix. Incapable de trahison aussi bien que de communication. Un homme bien…

Pourquoi ce personnage est-il si malheureux?
Il a commis une erreur profonde en termes émotionnels. Il fait dépendre son bonheur de la reconnaissance des autres, de leur jugement. C’est très risqué. Et c’est un homme solitaire, orphelin, qui cherche le lien à tout prix. Il n’a pas pu expérimenter l’amour spontané de la part de ses parents. Il ne sait pas ce qu’est d’être aimé pour rien. Il pense qu’il doit gagner l’amour des autres, et surinvestit l’activité artistique. Tout comme je pense que mon père n’aimait pas réellement, profondément, la musique, son fils Patrice se demande si le piano ne sert à son père qu’à gagner l’amour des autres. C’est terrible parce qu’en l’instrumentalisant, il perd la musique…

Quel est votre propre rapport à la musique?
Pendant dix ans, pour couper le lien avec mon père et son échec, pour couper avec ma famille, j’ai supprimé la musique de ma vie. Je n’écoutais ni classique, ni rien. J’ai dû me la réapproprier peu à peu. Maintenant j’aime l’opéra, et la musique est devenue part intégrante de ma vie. Mais le silence absolu reste la chose la plus importante pour moi. Je me retrouve dans le portrait que John le Carré fait de lui-même: «Je hais le téléphone, je ne vois pas beaucoup de gens, j’écris, je nage, je bois.»

Delacroix est compositeur, son fils Patrice écrit, sa fille Patricia devient monteuse de cinéma, leur mère était danseuse… «L’accordeur de pianos» suggère que l’art et la création n’aident pas forcément à vivre, contrairement à ce qu’on croit?
Oui, la création aide à vivre. Tous mes livres parlent de l’importance de l’imagination dans la vie humaine. Savoir qu’il y a un espace de possibilités, de choix de mener sa vie, est fondamental. L’imagination joue un rôle essentiel dans la connaissance de soi. L’inspiration, la création sont les voies royales vers la conscience de soi. L’art permet de se connaître soi-même, comme artiste, et montrer aux autres qu’ils ont un espace de possibilités pour mener leur vie. En ce sens, l’art ne représente ni un luxe, ni un objet de consommation. C’est très profond.

Vous avez quitté la Suisse lorsque vous aviez 20 ans et, depuis, vous vivez en Allemagne. Quels liens entretenez-vous avec votre pays d’origine?
Je me sens Suisse. C’est un sentiment qui ne me quitte pas. Je n’ai jamais eu d’appartement ici, mais Berne est la ville ou j’ai été formé, où j’ai appris les émotions, l’amour, la haine. Je me sens à la maison à Berne mais je ne pourrais pas revenir en Suisse. Vivre à l’étranger me procure un sentiment très important, implique une distance mentale qui m’est vitale. Je peux vivre en spectateur, comme dans un train. Je suis très reconnaissant à l’Allemagne, qui m’a donné d’excellentes universités, ma profession, la sécurité financière, des éditions, tout ce qui a contribué à ce que je suis aujourd’hui. J’éprouve un grand sentiment de loyauté envers l’Allemagne mais mon passeport reste suisse…
I

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SOMMAIRE.

ÉDITO.

VOGUE.
Les grands explorateurs

PRIVÉ.
Michaël Perruchoud

ROMANS FRANÇAIS (1)

ROMANS FRANÇAIS (2)

ROMANS ÉTRANGERS (1)

ROMANS ÉTRANGERS (2)

ROMANS SUISSES

CRITIQUES I.
Jean-Paul Dubois

CRITIQUES II.
Alice Ferney, Benoîte Groult, Régis Jauffret

CRITIQUES III.
Ian McEwan, Katharina Hacker, Jordi Soler

CRITIQUES IV.
Janine Massard, Etienne Barilier, Robert Pagani