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Entretien. Michka Assayas. Des voix dans la nuit


Propos recueillis par Michel Audétat

«Une fois embarqué dans un livre, on se demande si on va arriver au bout du voyage,
par quels détours et dans quel état.»


(©Annie Assouline/Hannah) Michka Assayas. Né en 1958, il a notamment collaboré à Rock & Folk, Libération et Les Inrockuptibles. Avant Solo, il avait publié deux romans: Dans sa peau et Exhibition (L’Arpenteur- Gallimard, 1994 et 2002). Mais il a aussi dirigé un monumental Dictionnaire du rock (Bouquins-Robert Laffont) et publié un livre de conversations avec le chanteur de U2, Bono par Bono (Grasset, 2005). En outre, il anime une émission de rock sur France Musique le dimanche soir: Subjectif 21.

«Denis est un rebelle institutionnel qui s’est installé dans une planque
en jouant la conscience critique du rock indépendant.»


Denis n’a pas plus de consistance à ses propres yeux que les ondes de la radio qui l’emploie. Animateur d’une émission jugée essentielle à la cause du rock indépendant, il est avant tout une voix qui plane sur le monde sans savoir où se poser. Le réel n’est pas son truc. Il l’évite, le fuit, le travestit. Quadragénaire marié et installé, il pensait n’avoir de comptes à rendre à personne jusqu’à ce qu’une aventure passée se rappelle à lui. La jeune Tatiana a laissé un message sur son portable: elle lui réclame cent euros pour rembourser un avortement pratiqué à cause de lui; elle veut qu’il «paie». De cette dette intergénérationnelle, Michka Assayas a fait le début de la dérive qui emporte son personnage. C’est ainsi que Denis prend son Solo dans ce roman d’une texture très musicale, habité par toutes sortes de voix, qui est aussi un formidable tableau des moeurs de l’industrie culturelle à l’ère de son pourrissement. Si Flaubert était de retour parmi nous, il aurait sûrement décrit les petits marquis du rock ou de l’édition avec le même sarcasme, le même réalisme féroce et racé dont use Michka Assayas.

Dans quelles circonstances est né votre roman Solo?
J’ai d’abord été hanté par son point de départ: cette résurrection d’une passion enfouie que le narrateur croyait morte et enterrée. J’ai ruminé ça longtemps, en sachant que ce serait un tremplin très stimulant, mais sans trouver la tranquillité d’esprit pour m’y mettre. S’engager dans un livre est un voyage hasardeux. On ne sait pas vraiment quand on va partir; on attend d’en avoir vraiment envie. Puis, une fois embarqué, on se demande si on va arriver au bout du voyage, par quels détours et dans quel état. Je pense souvent à cette formule de Julien Green: «J’écris mes livres pour savoir ce qu’il y a dedans.»

Votre narrateur se sent incertain, inconsistant, flou. Mais on est aussi frappé par sa capacité à se laisser dévorer par son imagination…
Oui, il est incapable de vivre quelque chose de limpide, de clair, qui ne soit pas parasité par son imaginaire. Son métier d’animateur de radio l’installe dans une sorte d’immatérialité et il a du mal à séparer la réalité de la fiction. C’est un être démuni qui a l’impression de n’être accroché à rien. Même pas à sa famille, qui lui donne un cadre stable, mais à l’intérieur duquel il flotte complètement. Il existe des gens comme lui, menant une vie régulière, vivant même dans une certaine aisance, qui partent pourtant dans des délires que personne ne soupçonne. Si on examinait l’état de leur cerveau, on serait sans doute surpris.

Cette inconsistance qu’éprouve le personnage de Denis, c’est aussi celle de sa génération?
Si l’on écrit des romans, c’est parce qu’on ne peut dire certaines choses qu’en se projetant dans l’histoire des autres. Je ne pense donc pas avoir fait oeuvre de sociologue masqué. Néanmoins, Denis me semble assez représentatif d’une génération qui n’en est pas une consciemment. Comme beaucoup de gens de son âge, entre 40 et 50 ans, c’est quelqu’un qui a louvoyé, qui a su s’accommoder, qui a toujours tiré son épingle du jeu sans chercher une plateforme générationnelle pour s’écrier: «Nous voulons ceci! Nous voulons cela!» Au fond, il a toujours fait le grand écart. C’est un rebelle institutionnel qui s’est installé dans une planque en jouant la conscience critique du rock indépendant.

C’est un trait qu’il partage avec d’autres personnages.
Oui, Lucchetti, Hamburger, Le Govic… Malgré leurs différences de parcours, ils ont quelque chose en commun: par rapport à l’idéalisme un peu naïf de leur jeunesse, que le rock a incarné pour eux, ils ont tous un caillou dans la chaussure.

Chez Denis, ce rapport au rock semble comporter une dimension religieuse.
Pour les gens de ma génération, la question de la croyance était inscrite au coeur de nos adolescences tout en demeurant informulée. Je pense que nous avons beaucoup perçu le rock comme un appel: c’était des voix venues d’ailleurs pour nous amener à un contact avec l’invisible, l’intangible. Je me rappelle avoir écouté religieusement la poésie de Dylan, en essayant de reproduire, les yeux fermés, des mots que je ne comprenais pas. Quand j’y repense, je me dis que c’était des prières. Je considère d’ailleurs que les groupes de rock, quand ils réussissent, deviennent des sortes d’Eglises ou de sectes. U2 par exemple: il est évident que c’est une communauté religieuse.

Toute une génération ne s’est-elle pas laissée enfumer par cette religiosité du rock?
Oui, ce sont des enfants qui ne veulent pas grandir, qui ne veulent pas avoir les yeux dessillés. Il y a là un noeud dans lequel Denis se trouve pris: à force de croire à cette mystique, il est peut-être devenu incapable de vivre dans la réalité, d’être simplement là où il est.

Il y a quelque chose de vous dans cette expérience?
Comme journaliste, chroniqueur de rock et animateur de radio, mon métier a toujours été d’entendre des voix: j’ai passé ma vie à ça. A force de le faire professionnellement, cela m’a peut-être empêché de savoir quelle est ma propre voix. Si je l’avais su, je pense que je n’aurais jamais été tenté d’écrire. Malgré le passage des années, je me sens toujours inadéquat. Je suis dans une quête perpétuelle. Je crois que je n’ai pas trouvé ma place et que je ne la trouverai jamais.

On trouve aussi dans Solo un très bel éloge de l’ennui. Vous le partagez?
Je tiens énormément à ce passage. Ce qu’il exprime va sans doute à contre-courant de ce que j’ai moi-même vécu dans les années 80 ou 90, quand il fallait que tout aille de plus en plus vite. A cette époque, on a tous fantasmé l’idée de l’immédiateté, qui est devenue la réalité commune avec l’internet. Désormais, on est projeté dans une sorte de rêve éveillé, un parc d’attractions permanent où tout devient disponible sans délai. Mais il n’y a pas de progrès sans perte. Aujourd’hui, avec l’assistance de la technologie, chacun tend à se dissoudre dans une sorte de micro-instantanéité. Ça nous évite de connaître l’ennui, c’est vrai. Mais la perte de l’ennui équivaut pour moi à la perte de ce qui me donne la conscience d’être vivant.

Le monde de l’immédiateté est compatible avec celui de l’écriture?
Le monde de l’immédiateté est un monde du langage appauvri: celui des textos, de l’écriture phonétique. On est pris là-dedans comme dans une mixture où tout serait brouillé, sans qu’on puisse avoir une idée nette de cette mutation. C’est vrai, on continue d’écrire des romans dont la syntaxe est vérifiée par des correcteurs. Mais ce langage cohabite avec un autre qui n’est pas codifié et pas codifiable, parce qu’il est en mutation complète. D’où le paradoxe formel qu’on trouve dans mon livre: j’use d’une langue ancienne, certainement marquée par des écrivains de l’entre-deux-guerres que j’ai aimés, pour exprimer ce monde de l’immédiateté perpétuelle. En fait, les gens de mon âge sont les dépositaires d’expériences très singulières. Pour ma part, j’ai grandi dans un coin de France qui, à bien des égards, vivait encore à la fin du XIXe siècle. Et ce monde, comme un décor de théâtre, a été brusquement escamoté. Tout à coup, c’était fini: on était au XXIe siècle…

Si vous deviez imaginer une bande-son pour votre roman…
Je pense bien sûr à la chanson de Wire que je cite dans l’épigraphe, I Should Have Known Better. Mais il y aurait aussi quelque chose d’un psychédélisme sombre. Comme celui de Roky Erickson. Avec ce côté venu du blues ou du folk, mais assombri par une sorte de soleil noir.

SOMMAIRE

ÉDITO.

ENTRETIEN.
Michka Assayas


VOGUE.
L’Inde. Tout un roman

PRIVÉ.
Noëlle Revaz

ROMANS FRANÇAIS (1)

ROMANS FRANÇAIS (2)

ROMANS TRADUITS (1)

ROMANS TRADUITS (2)

ESSAIS & DOCUMENTS

CRITIQUES I.
Alice Munro

CRITIQUES II.
Jan Karski,
Marc Augé,
François Bon

CRITIQUES III.
Antonio Soler,
Zoran Zivkovic,
Ismaël Kadaré

CRITIQUES IV.
Daniel de Roulet,
Metin Arditi,
Jean-Marc Lovay

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