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Il publie «Quand j’étais normal», un roman saisissant et implacable qui fait basculer le lecteur dans un monde paranoïaque.

Il est rare de tomber sur un personnage aussi inquiétant que Didier Leroux. Le narrateur de Quand j’étais normal, Gilbert Bradsky, l’a connu au temps du lycée et des manifs castagneuses: c’était une petite frappe, battue par son père, n’aimant personne. Quand ils se retrouvent, un quart de siècle plus tard, Didier a fait de la prison pour meurtre et le père de Gilbert, en Don Quichotte de la culture, l’a pris sous son aile militante pour aller monter du théâtre en banlieue. Pour Gilbert, ces retrouvailles coïncident avec le moment où il commence à recevoir des messages antisémites et menaçants sur son ordinateur. Didier en est-il l’auteur? Il y a quelque chose de dostoïevskien chez ce personnage qui est possédé non par des idées, mais par la rage la plus noire. Il génère une terreur qui va ronger progressivement la vie de Gilbert: ses relations avec sa famille, son histoire amoureuse avec Clélia, son métier de journaliste... Dans la touffeur de l’été 2003, celui de la grande canicule, tout bascule dans une spirale paranoïaque. Quel jeu Didier joue-t-il avec les parents de Gilbert? Le danger est-il dans le monde réel ou uniquement dans la tête du narrateur? Pas moyen de trancher. Quand j’étais normal aspire le lecteur dans un monde de l’incertitude totale où même le langage s’effondre. Marc Weitzmann a écrit un roman saisissant, angoissant, implacable, et sans doute très lucide sur l’époque qui est la nôtre.
Votre nouveau roman évoque par plusieurs aspects le précédent, Fraternité : on y retrouve un père homme de théâtre qui veut faire accéder le peuple à la culture, mais aussi la rage et la haine qui rongent la France contemporaine, ou le thème de la fraternité lui-même. Pourquoi cet air de famille?
On retrouve en effet des parents d’origine juive, à la fois petit-bourgeois et idéalistes, qui ont mis tous leurs espoirs dans une idée généreuse de la culture, et que la vie a trahis. Je n’arrive pas à me défaire de ces personnages. Depuis mon deuxième livre, Chaos, ils sont là - avec leurs antithèses misanthropes: Niedemeyer dans Chaos l’oncle Shura dans Fraternité, Julius dans Quand j’étais normal. Je ne sais pas pourquoi, sitôt que je commence un roman, je les retrouve, intacts, même quand j’essaie de leur échapper. Et bien que d’âge mûr aujourd’hui, je me retrouve, moi aussi, intact face à eux, avec le même mélange de révolte et de tendresse qu’à l’adolescence.
Le narrateur de Quand j’étais normal, Gilles Bradsky, est toutefois très différent du narrateur de Fraternité.
Oui, Gilles Bradsky est très à l’écoute des autres. Trop même, et ça finit par se retourner contre lui. Il m’a permis de décrire les parents d’un autre point de vue, plus en empathie avec eux. C’est comme si j’essayais à chaque fois de les voir plus précisément, de retrouver à travers eux le monde dans lequel leurs croyances étaient possibles et de le comparer avec le nôtre. Evidemment, à force de réfléchir sur quelqu’un, on finit par le changer en énigme. C’est le cas de mes parents, que je trouve de moins en moins compréhensibles, comme c’est le cas de la France relativement paisible des années 70 dans laquelle j’ai grandi.
Qu’est-ce qui vous a amené à concevoir le personnage effrayant de Didier Leroux?
Didier Leroux exprime des choses difficiles à entendre. Il a tué un homme gratuitement et, après dix ans de prison, il essaie de se réinsérer ou bien non. On ne sait pas s’il est sincère ou pervers. Il est avant tout quelqu’un qui est incapable de mettre en mots ses intuitions rageuses sur la vie. Il a conscience de cette incapacité et sa fureur n’en est que plus grande. J’ai essayé d’imaginer un personnage qui puisse porter le ressentiment, la rage la révolte, mais aussi le désir désespéré de communiquer tels que ces sentiments me paraissent exister, à l’état plus ou moins latent, dans la frange déclassée de ce qu’on appelle les classes moyennes. Il y a quarante ans, Leroux aurait sans doute voulu faire la révolution. Le livre essaie de décrire comment on est passé d’un monde à l’autre.
Comment s’est fait ce passage?
Il faudrait beaucoup de temps pour répondre à cela… L’un des personnages du roman dit que, ironiquement, c’est dans les périodes de prospérité que l’on veut tout changer parce que, alors, c’est le sentiment de stabilité qui l’emporte. Dans les moments de crise, au contraire, tout le monde a peur et personne ne bouge.
Quelques lignes du roman évoquent l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana. Y-a-t-il un rapport entre ce dernier et Didier Leroux?
J’ai mis dans la bouche de Leroux quelques déclarations de Youssouf Fofana à son procès qui me semblaient intéressantes. Le roman se déroule pour l’essentiel en 2003, mais je voulais retrouver l’atmosphère de cette période, entre 2001 et 2004, qui a été très particulière, en France, sur la question de l’antisémitisme. Il était impossible de ne pas avoir cette histoire en tête.
On pourrait également rapprocher le roman de votre essai Notes sur la terreur (Flammarion, 2008). À mesure que le livre avance, on sent croître une terreur qui dévore la vie de Gilbert Bradsky
Je dirais «inquiétude» plutôt que terreur. C’est un sentiment en spirale. La découverte qu’il porte en lui une profonde instabilité existentielle, dont il ignorait tout jusque-là, le plonge d’abord dans le désarroi, puis dans une sorte de paranoïa. Et cette prise de conscience se fait par le souci qu’il a de ses parents – lesquels, à 75 ans passés, arpentent les pires banlieues pour y faire de l’action sociale. Mais vous avez raison, il y a un lien avec les Notes sur la terreur. C’est le thème de l’incertitude, le fait que plus on a d’informations sur quelque chose, moins on sait ce qui se passe vraiment, comme le prouvent les médias tous les jours. Le langage est miné, tout devient incertain, et cela suscite une sensation d’inquiétude diffuse sur la nature du monde dans lequel on croit vivre. Dans le livre, cette inquiétude contamine peu à peu toutes les relations de Gilbert Bradsky, y compris sentimentales.
A la fin, il se demande aussi s’il n’existe pas une sorte de fraternité monstrueuse entre lui et Didier Leroux.
La question, à mon avis, c’est de savoir pourquoi il pense cela. Bratsky est confronté à un ancien ami d’enfance, peut-être dangereux, en tous cas non résumable aux clichés dans lesquels il essaie de l’enfermer. C’est un vrai problème: qu’est-ce qu’on fait de l’autre, dans la vie? Non l’Autre si valorisant des discours philosophiques et moralisateurs, mais l’autre personne dans ce qu’elle a de plus prosaïque et aussi de plus opaque. Je crois que l’acceptation morale de l’altérité censée nous faire découvrir des choses formidables les uns sur les autres est une belle idée, mais c’est une idée. Le plus souvent, dans la vie, on a en face de soi des êtres que l’on n’a aucune raison d’accepter. L’autre s’impose à chacun de nous contre notre gré. Que faire quand on ne le comprend pas ou quand il nous révulse? Le passer par la fenêtre? L’autisme ou le désir de meurtre me paraissent des sentiments bien plus naturels que la fraternité, qui demande un véritable effort.
On connaît votre intérêt pour des écrivains américains comme Don DeLillo ou Philip Roth. D’autres auteurs vous ont-ils également influencé?
Vous citez deux des plus grands écrivains vivants aujourd’hui, je crois qu’il faudrait être fou pour ne pas s’y intéresser quand on écrit soi-même. Mais beaucoup d’autres ont eu une grande importance pour moi. Julio Cortazar, certainement. Kafka aussi. I.B.Singer. Saul Bellow. Danilo Kis. Tchekhov et tous les russes. Et puis Shakespeare et Ingmar Bergman.
Et les écrivains français?
J’ai dû lire les Liaisons Dangereuses une bonne dizaine de fois entre 16 et 18 ans. Après il y a Baudelaire et Céline. Et bien sûr mon idole, Flaubert.