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«Pourquoi les élèves romands ne connaissent-ils pas mieux les écrivains d’ici ?» Marie-Jeanne Urech

En 2008, Marie-Jeanne Urech est en visite chez sa sœur à Cleveland. On est au cœur de la crise des subprimes. Ce que l’on voit à la télévision se passe vraiment dans les villes. Marie-Jeanne marche dans des rues vides, passe devant des maisons abandonnées, barricadées ou pillées, comme après un cataclysme. Son âme d’écrivain s’enflamme et s’empare de cette tragédie. Les valets de nuit, son quatrième roman, raconte ainsi la résistance de la famille Chagrin – Nathanaël, sa femme Rose, les deux enfants Zibeline et Yapaclou et la grosse Philanthropie, à la voix d’ange noyée dans le canapé – face au «commissionnaire» qui les harcèle de commandements de payer. Mais question réalisme, repassez: Marie-Jeanne Urech transcende la réalité de Cleveland pour en tirer une allégorie aussi désespérée qu’onirique, avec distributeur de frites vivant, anges gardiens et un Homme Noir en guise de démiurge présidentiel invisible.
Originale et fantasque, l’écriture de Marie-Jeanne Urech détonne dans le paysage littéraire romand et après deux recueils de nouvelles (Foisonnement dans l’air et L’amiral des eaux usées) et trois romans (La salle d’attente en 2004, Le syndrome de la tête qui tombe en 2006 et Des accessoires pour le paradis en 2009, le tout aux éditions de l’Aire), Les valets de nuit, son meilleur livre, apparaît aussi foisonnant et original que les précédents, mais épuré, huilé, plus accessible et émouvant. Et si les prénoms Zibeline et Yapaclou semblent familiers à ses lecteurs, c’est que ce sont les pseudos de ses neveux, qu’elle intègre dans chacun de ses livres...
Née à Lausanne en 1976, Marie-Jeanne Urech a toujours lu, toujours écrit. Vian fait figure de choc culturel fondateur. Mère photographe, père urbaniste. Elle grandit, la plus jeune de trois enfants, dans le quartier de Chailly, passe un bac latin-grec, une licence en sciences sociales à Lausanne, avant de partir pour la London Film School – «Une ambiance extraordinaire, à la Fame!». Trois longs métrages documentaires remarqués plus tard, elle abandonne la caméra pour se tourner entièrement vers l’écriture, «plus individuelle, plus légère», tout en gardant comme touche littéraire personnelle le rythme séquencé, rapide et imagé du langage cinématographique.
Depuis, elle enchaîne les dossiers de demandes de bourses et les résidences d’écrivains à Rome, Paris, Zoug ou au Caire, qui lui donne matière à histoires et où elle rédige les premières versions de ses livres, avant de les peaufiner à Lausanne. «Oui, on peut vivre comme écrivain en Suisse romande, mais il faut avoir peu de besoins matériels...»
Repérée par Michel Moret aux éditions de l’Aire, elle rêve d’une diffusion plus large mais ne ressent que «dégoût» à l’idée d’aller se vendre au premier éditeur français venu. «C’est l’inverse qu’il faudrait faire. Pourquoi les élèves romands ne connaissent-ils pas mieux les écrivains d’ici? Chaque fois que je vais dans des classes, ils sont tout surpris de voir que l’on peut écrire des livres ici sans être mort ou très vieux!»
Aussi calme et posée que ses livres délirent joyeusement, elle adore la généalogie, enquête sur les origines argoviennes de sa famille paternelle, collectionnait les boules à neige et collectionne les théières chinoises. Le porte-manteau croule sous les chapeaux et la salle de bain est tapissée de cartes postales de planètes, Vénus, Uranus, Mars, signalant que la vie est ailleurs aussi et sans conteste.