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Ils arrivent par vagues, ce sont des ouragans, de grands vents sauvages et sans gêne, des forces de la nature incontrôlables, hurlantes, brassant des milliers de mots, de phrases, de fureurs, d’histoires, de personnages. Ce sont des sagas qui se coltinent leur temps, leur ville, leur pays, leurs ombres, leurs angoisses.
Il n’y a pas de hasard: cette rentrée livre d’un seul coup quatre romans américains remarquables, épais, ambitieux, sortant de l’ordinaire littéraire par leur souffle épique et cette manière si peu narcissique de parler de leur temps, de soulever le couvercle de l’histoire, de mettre l’histoire au centre, et de faire de l’auteur un témoin non de lui seul, mais de tout un monde.
Le plus sidérant est né à New York en 1967, fils même du maître du roman d’espionnage et grand reporter Robert Littell, mais il écrit en français. Jonathan Littell a 39 ans et son premier livre, Les bienveillantes, est un chef-d’oeuvre foudroyant de 900 pages, une sorte de Guerre et paix de la Seconde Guerre.
Littell s’est mis dans la peau de l’Allemand Max Aue, juriste, littéraire contrarié, cultivé, musicien, francophile, vaguement homosexuel, devenu officier SS et agent actif de l’Holocauste, pour raconter l’irracontable, l’incompréhensible, l’inhumain – la Seconde Guerre vue du front de l’Est et l’extermination des Juifs. Une accumulation de faits, qui s’enchaînent, rapides et efficaces, documentés, serrés, implacables, jusqu’à l’écoeurement. Aucune justification. Aucune réhabilitation de l’horreur.
Déesses de la vengeance Mathématicien de l’horreur, comptable, méthodique, le narrateur est fasciné par la machine monstrueuse que le nazisme a mise sur pied. On plonge dans l’enfer avec Aue, on assiste à sa dérive inévitable, à l’engrenage de son propre destin d’humain. Le roman d’une bureaucratie infernale. Avec le minimum d’ironie vitale: «Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir», commence le livre. Qui continue: «Et puis, ça vous concerne: vous verrez bien que ça vous concerne.» On le voit. Les bienveillantes? C’est ainsi que l’on appelle, par euphémisme et par crainte de prononcer leur nom, les Erinyes, ces déesses de la vengeance.
Autre guerre, autre saga prenante, celle des hommes contre le terrorisme injuste et aveugle du 11 Septembre. Extrêmement fort et incroyablement près raconte la quête d’Oskar, 9 ans, pour percer le mystère d’une clé retrouvée dans les affaires de son père mort lors de l’attentat contre les tours du WTC. Ce roman aux voix multiples et sophistiqué, profondément émouvant, brasse l’histoire présente d’un petit garçon tout en la berçant avec celle de ses parents et de ses grands-parents, étranges épistoliers immigrés. C’est écrit par un autre New-Yorkais, Jonathan Safran Foer, génie précoce de 29 ans, révélé en 2003 par Tout est illuminé.
Tout comme Littell, tout comme Foer, rien d’humain n’est étranger à Jonathan Lethem, 42 ans, et son impressionnante Forteresse de solitude. Roman de formation ample et débordant d’une énergie dévastatrice, cette saga raconte l’histoire de deux gamins qui grandissent à Brooklyn, Dylan et Mingus. L’un est Blanc, l’autre Noir, dans un quartier exclusivement noir. On est à la fin des années 70, en un temps où la moindre décision, de la musique que vous écoutez aux habits que vous portez, le fait d’adresser la parole au voisin ou non, s’apparente à un geste politique et social et peut mener à la catastrophe. Sur fond de crack, de batailles raciales, de graffitis, de BD, de superhéros, de punk, de prison, de musique, soul ou rap, Lethem plonge aux racines de sa jeunesse et de celle de tout un peuple, enfance volée plus que bercée, entre un peintre avantgardiste et une mère activiste de gauche.
Jadis sacré enfant prodige de la nouvelle SF, Lethem a recréé ce moment où l’histoire récente a basculé de manière extraordinaire, à travers sa culture populaire, ses jeux de rue, son argot, ses moeurs, ses couleurs, ses odeurs, sa musique, son business. Une histoire familiale, new-yorkaise, américaine, universelle. Mordante, mais engagée, miroir sans fard, cruel, tragique, d’un quartier hanté par la violence, l’incompréhension raciale, la musique qui dit tout cela.
Miroir aussi mordant que celui que tend Rick Moody dans Le script, qui revient, plusieurs années après avoir réveillé les démons de l’Amérique dans A la recherche du voile noir, avec une satire mettant en scène les pires cauchemars du continent où naissent les fantasmes de l’Occident. «La lumière qui éclaire le monde naît à Los Angeles. Naît dans les ténèbres, naît dans les montagnes, naît dans les paysages déserts, dans le doute et le remords.»
Satire désespérée Tandis que l’Amérique s’apprête à élire George W. Bush comme président, une productrice de cinéma indépendante, l’énorme et terrifiante Vanessa Meandro, décide de produire une série de télévision basée sur un script que personne n’a jamais lu. Lorsque le mystérieux scénario disparaît, elle est prête à tout pour le retrouver.
Satire désespérée et délirante du monde du show-business et des médias, jeu de massacre allègre,
Cette vague partie de New York n’a rien de très correct. Elle est un peu sale, trop vivante, très dialoguée, relâchée, hachée. Elle est écrite de bric et de broc, aussi chaotique et bizarre parfois que la vie, elle mêle commentaires et soupirs, hurlements, bombes et rires. Pour comprendre le monde bizarre, crade et haché, aujourd’hui, le soleil se lève à l’ouest. |