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Un faux naïf, comme le qualifie Philippe Delerm qui en connaît un peu en matière de naïveté, mort dans la neige à 78 ans, le jour de Noël 1956, lors de sa promenade quotidienne. Robert Walser était enfermé depuis 1934 dans l’asile psychiatrique de Herisau, au centre de son canton d’origine, Appenzell. Après une enfance à Bienne, il voulut être comédien, n’y parvint pas, eut quelques emplois dans des assurances avant de se retirer dans des mansardes pour écrire.
Il passa sa vie d’écrivain à errer, en Allemagne, notamment à Berlin, puis en Suisse. Un diagnostic de schizophrénie l’avait conduit en 1929 à l’asile de Waldau, près de Berne. En 1933, contre son gré, il est transféré à Herisau, et s’arrête d’écrire. Kafka l’admirait, et Robert Musil, Hermann Hesse, Walter Benjamin.
Oublié, redécouvert, il fait naître des admirations passionnées chez ses lecteurs, comme l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas qui, de livre en livre, en a fait son «héros moral». Walser a écrit sept romans, dont quatre ont disparu. Son oeuvre principale est constituée par plus de 1500 petites proses qui ont paru dans les publications les plus diverses, revues et journaux, de Berlin à Zurich ou Francfort. Ses 525 microgrammes, des textes brefs écrits au crayon d’une écriture microscopique, illisible au point qu’on a longtemps cru qu’il s’agissant d’une écriture codée, fascinent. Pour les 50 ans de la mort de Robert Walser, une partie d’entre eux sont exposés jusqu’à fin octobre à la Fondation Bodmer à Cologny.
Les deux recueils inédits que publient les Editions Zoé, spécialistes francophones de Robert Walser, illustrent parfaitement l’ironie secrète de son style, cette marque de fabrique reconnaissable entre toutes.
Empreinte autobiographique Vie de poète, ce sont 25 proses parues en revues et rassemblées par Walser lui-même en 1917, à Bienne, alors que, à 39 ans, il rentrait de ses années berlinoises. A l’époque, il considérait l’ouvrage comme «le meilleur, le plus lumineux, le plus poétique de tous [ses] livres jusqu’ici». Chaque nouvelle a pour (anti)héros une figure de poète, et l’ensemble se lit comme une biographie éclatée de l’auteur. Un recueil traversé par des personnalités qui ont accompagné sa destinée: son frère peintre, plusieurs figures féminines, la critique, le public, le mécène, l’éditeur, Hölderlin. Et puis la route, la grande route, la forêt, les champs, les sentiers.
Plusieurs pièces sont même fortement autobiographiques: il consacre un texte au journaliste du Bund qui avait publié ses premiers poèmes. Dans La tante, il raconte un voyage qu’il fit au village natal de sa mère, en Emmental. Dans Marie, le texte central, on identifie la ville de Bienne, et sous les traits de Mme Bandi, on peut reconnaître Flora Ackeret, chez laquelle le père de l’écrivain habita jusqu’à sa mort.
Souvenir des contes d’Hoffmann rappelle ses années berlinoises, et le triomphe qu’y fit son frère comme décorateur de théâtre. Etrangement, Walser fait suivre ce moment de gloire par Le nouveau roman, dans lequel un jeune romancier n’arrive pas à écrire le fameux «nouveau roman puissant» qu’il a promis à la terre entière, avant, écrasé par le poids de ce roman fantôme, de fuir lâchement.
De son propre succès, de sa propre reconnaissance comme écrivain à cette époque, nulle trace. Pourtant Robert Walser ne se plaint pas, il a choisi sa vie, il aime ses mansardes et sa liberté, les chemins de traverse. Son écriture est légère et subtile, pleine de tact et de délicatesse, drôle, pince-sans-rire. Les textes de Vie de poète n’ont pas pris une ride. Son optimisme d’artiste vagabond rieur fait merveille, tout comme sa poésie discrète, toujours au bord du fantastique.
Histoires d’images témoigne de la passion durable de Robert Walser pour la peinture, née de la relation plus ou moins suivie avec son frère aîné Karl, peintre. Ecrits entre 1920 et 1933, ces textes brefs partent d’un tableau – Delacroix, Anker, Boucher, Bruegel, Renoir ou Daumier – et digressent en poème, historiette, souvenir, émotion, description fascinée et ludique.
Point Seuil publie, lui en poche, Retour dans la neige, paru chez Zoé en 1999, soit un recueil de textes courts paru entre 1899 et 1920. Particulièrement remarquables: Le Greifensee, qui raconte une marche faite par Robert Walser, paru en 1899 dans le Bund, et donc le premier texte en prose publié par l’auteur, à 21 ans. Et Retour dans la neige, qui préfigure la propre mort de Walser, quelques décennies plus tard.
«C’est un original du genre le plus profond et le plus unique», écrivait Stefan Zweig à son propos. A force de chercher l’intériorisation, la contemplation, la simplicité et la beauté, il a fallu se taire. |