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Le soleil des Scorta racontait une lignée familiale tragique sous le soleil du sud de l’Italie. Enorme succès populaire avant même d’être couronné du prix Goncourt 2004, cette saga est le troisième roman d’un dramaturge précoce, Laurent Gaudé, né en 1972, qui monte et publie sa première pièce en 1999. Eldorado possède la même tension dramatique, appliquée cette fois aux destins croisés d’un commandant de navire italien qui, depuis vint ans, intercepte les embarcations des clandestins autour de Catane, les sauvant parfois, et d’un jeune Soudanais déterminé à traverser la Méditerranée. Entre fable humaniste et actualité brûlante, le récit poignant de deux réalités qui s’ignorent, tout en s’affrontant. LG. J’avais envie de confronter mon écriture à quelque chose de très contemporain, ce que j’avais fait dans mes pièces de théâtre, mais jamais dans mes romans. Le monde actuel est passionnant pour les écrivains, terrifiants pour les citoyens, parfois. Mais je n’avais pas pour autant envie de raconter cette histoire de manière datée. Ce n’est pas parce que le sujet est présent que l’écriture doit être teintée de microdétails qui le sont. Quand je parle d’une bouteille d’eau, que ce soit de la Volvic ou du Perrier, c’est un choix d’écriture de le mentionner, mais je n’ai pas envie d’aller de ce côté-là. Au contraire, il s’agit pour moi de tendre vers un peu d’abstrait. Mon premier roman, Cris, se passe durant la guerre de 1914, il est donc très daté historiquement. Mais je l’ai travaillé de manière abstraite, sans date ni bataille précise. Ce qui m’intéressait, c’étaient les odeurs, les sentiments, les sensations, la peur, ce qu’ils ressentaient. J’ai travaillé de la même manière sur Eldorado.
Isabelle Falconnier. Quelles nouvelles depuis le Goncourt 2004 pour Le soleil des Scorta, le premier d’ailleurs qu’a obtenu votre éditeur Actes Sud? Qu’a changé ce prix dans votre vie d’écrivain?
Laurent Gaudé. Beaucoup de choses. Les premiers jours ont consisté en quinze jours de tourmente médiatique, retombée assez vite. Ensuite, c’est concrètement mon agenda qui a changé, puisque jusqu’à l’été 2005, je n’ai fait qu’une grande tournée promotionnelle, tout à fait folle. Je ne me suis remis au travail qu’à ce moment-là. Mais ce prix n’a rien changé à mon rapport intime à l’écriture. Je ne suis pas quelqu’un qui fait confiance aux relations sociales, mais à l’écriture, si. La reconnaissance extérieure a changé, le Goncourt est un prix qui impressionne les gens. On m’a demandé si je n’avais pas peur d’être bloqué par cette récompense: ce livre est ma réponse.
IF. Le titre, Eldorado, a une connotation historique liée aux premiers temps de l’Amérique, à la découverte de l’or. Or l’histoire est très contemporaine et se passe entre l’Afrique et l’Italie. Pourquoi ce décalage?
IF. Comment fait-on pour se mettre dans la peau de Soudanais à la dérive entre leur pays et la Méditerranée?
LG. Ecrire, c’est une partie de plongée en empathie avec le sujet. Plonger le plus profond possible. J’ai travaillé en lisant des articles, en regardant des photos, avec un travail d’imagination sur les détails. J’ai décidé de ne pas aller sur place, bien que ce ne soit pas très compliqué d’aller à Lampedusa. Mais si j’y étais allé, j’aurais eu envie d’écrire sur ce que j’avais vu, faire du reportage. Je pensais que le livre serait réussi si j’affirmais la fiction plus que la réalité.
« Je suis convaincu qu'un livre engagé peut changer le monde et la face de l'histoire. Je veux partager avec mes lecteurs le regard que j'ai posé sur ces hommes partis du fond de l'Afrique. »
IF. Poursuit-on un but différent en écrivant un livre qui décrit des événements contemporains plutôt qu’historiques?
LG. Oui. Je suis convaincu qu’un livre engagé peut changer le monde et la face de l’histoire. Je veux partager avec mes lecteurs le regard que j’ai posé sur ces hommes partis du fond de l’Afrique, sur ceux qui partent, de manière générale, ceux qui ont eu envie de tout quitter, que je trouve courageux. On peut parler d’eux autrement que de la manière dont en parlent les discours politiques. C’est effectivement un problème politique, mais mon travail consiste à montrer que l’on peut en parler aussi de manière littéraire, humaniste. J’espère pouvoir changer un peu le regard que les lecteurs, et même les politiques, vont porter sur cette réalité.
IF. Qu’est-ce qui se joue réellement à Lampedusa?
LG. J’observe un glissement sémantique symptomatique d’un changement dans notre rapport à l’immigration. Qui n’est, elle, pas nouvelle, qui existe même depuis toujours. Mais on ne parlait pas il y a encore quelques années de forteresse ou d’assaut. Quelque chose d’irrationnel se joue. Une sorte de géopolitique fantasmée s’est créée dans nos esprits: le fossé entre le Nord et le Sud se creuse sans cesse et surtout, grande nouveauté du monde moderne, il est plus cruel parce que tout proche. La télévision, le câble, l’avion, rendent l’Europe toute proche. En quelques heures, vous allez de Bamako à Paris! Dans un monde tranquille et apaisé, cette technologie est merveilleuse, mais dans un monde de convulsions, c’est très cruel.
IF. La quête d’Eldorado est la même, que l’on soit en train d’aborder le Nouveau Monde au XVIIIe ou XIXe siècle ou de traverser la Méditerranée au XXIe?
LG. Les Européens qui partaient en Amérique avaient aussi ce fantasme d’un ailleurs forcément plus grand, plus riche, plus beau. Eldorado est un mot magique, un fantasme qui fonctionne pour chacun d’entre nous. Si nous n’avons pas tous envie de partir dans un pays lointain, Eldorado est transposable au milieu professionnel, amoureux. C’est cette espèce d’insatisfaction et de désir tendu vers un petit ailleurs, un peu plus loin, un peu mieux. Cette quête, qui nous fait avancer, est en chacun d’entre nous. Eldorado, c’est «et si…». Et si je changeais de métier, de pays, de femme, de mari… On a tous cette ivresse que l’on caresse sans passer à l’acte. Le mot contient sa folie. C’est la chimère absolue à laquelle on ne peut s’empêcher de croire.
IF. Vous suggérez que le monde européen n’a plus de désir, plus de flamme, à l’image du commandant Piracci, lassé d’intercepter les embarcations clandestines, contrairement aux migrants, prêts à tout pour partir...
LG. Je suis bouleversé et fasciné de voir que parfois ces hommes mettent des années, sept, huit ans pour n’atteindre que le bord de la Méditerranée. Il faut un désir forcené, une obstination hors du commun. Mais c’est aussi un fantasme très européen de se dire que les pauvres ont en eux une soif énorme et un désir de tout, et que la vieille Europe se meurt… Disons que confrontés à eux, nous ressentons à quel point leur désir est autrement plus cru, plus violent, plus puissant, que celui que le nôtre. A nous de réinventer le désir dans nos vies. C’est la chose la plus précieuse que nous ayons en nous.
IF. C’est une guerre en cours entre le Nord et le Sud?
LG. Tout est fait pour nous inviter à considérer que c’en est une. A partir du moment où l’on criminalise ceux qui sont dans cette trajectoire d’immigration, où l’on en parle uniquement comme des clandestins, des illégaux, des sans-papiers, toutes des dénominations du côté de la criminalité. On n’entend aucun discours politique qui dise qu’ils sont courageux, forts, beaux dans leur désir. Tant que l’on en parlera seulement de manière criminalisante, se mettra en place l’idée que oui, l’on est face à une situation insurrectionnelle de guerre avec des pauvres qui montent à l’assaut des riches. Le discours politique doit désamorcer cela. Trouver des solutions et changer son regard.
IF. Vous semblez fasciné par l’immigration. Votre pièce Sacrifiées, déjà, commençait pendant la Guerre d’Algérie pour finir dans les banlieues des années 80. Une histoire de famille?
LG. Il n’y a pas d’émigration géographique dans ma famille, nous sommes à peine passés de la province à Paris. Mais une réelle émigration sociale du côté de mon père. Il est né dans un milieu très défavorisé dans l’est, vers Belfort, et s’est construit seul. L’idée de partir, de construire quelque chose, d’avoir une volonté sur sa propre vie, l’envie de se battre, fait partie de la transmission familiale. |