|
| ||

Quand ils ne se mêlent pas des affaires humaines, les écrivains se font disputer et accuser de planer à mille pieds dans leur tour d'ivoire. Lorsqu'ils s'emparent des faits divers pour en faire matière à digressions, voilà qu'ils sont les pires profiteurs de la terre, vautours, paresseux incapables d'avoir des idées sans voler la vie des autres. A-t-on le droit de faire parler une personne vivante dans un roman? De se mettre dans la peau d’une victime de fait divers? Cinq romans, cinq réponses.
Dans le plus saisissant, Il faut qu'on parle de Kevin, la romancière américaine Lionel Shriver se met avec audace dans la peau de la mère d'un ado tueur, copie conforme des deux lycéens de Columbine, près de Denver, où douze élèves avaient été abattus en avril 1999. Eva, dans une série de lettres à son ex-mari Franklin, père de son fils Kevin, revient sur leur vie, de leur rencontre à ce jeudi maudit, en passant par la naissance de Kevin, son enfance de gamin apatique, son adolescence renfermée et méprisante, leur vie de couple, son parcours de femme indépendante devenue mère à reculons. Son fils ne meurt pas dans le massacre et finit en prison mais, tout comme les parents d’Eric Harris et de Dylan Klebold, elle est poursuivie par les familles de victimes pour négligence parentale. Une question hante chaque page de ce livre prenant, fouillé, tonique: suis-je responsable? Qu'ai-je fait, ou non, pour que mon enfant devienne ce tueur sans remord.
C'est le même besoin, et la même incapacité à mettre des explications sur un fait atroce que met en scène Dans la foule de Laurent Mauvignier. Jeff et Tonino de France, Geoff et ses frères de Grande- Bretagne, Tana et Francesco qui viennent de se marier en Italie, Gabriel et Virginie en Belgique – autant d’individus qui sont au rendez-vous de la finale de la Coupe d'Europe des clubs champions qui se joue entre Liverpool et la Juventus au stade du Heysel, ce 29 mai 1985. Il y a un vol de billet aux conséquences désastreuses, une lune de miel insouciante, et puis le drame, les insultes, l’émeute, les coups, les portes fermées, le mur qui s’effondre, les gens piétinés, Tana qui disparaît, 39 morts. Dans la foule n’est pas un livre sur le Heysel, ni sur le football. L’effroyable bousculade est évoquée pour précipiter les personnages dans le chaos du monde. On retrouve l’éblouissement de la langue d’Apprendre à finir, une langue directe et poétique, aérienne. Et on découvre une manière insolite, moins policière, à la fois plus intime et plus absurde, de regarder le hooliganisme. De la tragédie à l’état pur. On n’est pas loin de l’implacable 11 Septembre, point de départ de World Trade Angels, un roman graphique étonnant de Fabrice Colin et Laurent Ciluffo qui suit le deuil impossible de Stanley, dont la fiancée est morte dans les tours.
Yann Moix et Jean-Hubert Gailliot s’attaquent, eux, non à des faits, mais à des personnalités qui ont fait ou font l’actualité – Mitterand pour le premier, Jackson pour le second. Dans Panthéon, Tonton joue un rôle qu’il n’avait encore jamais tenu: celui de refuge contre la barbarie familiale. L’auteur, battu, moqué par ses parents, se réfugie dans le culte de la gauche en général et de Mitterand en particulier. Panthéon, rageur et culotté, bat autant le rappel du panthéon personnel de l’auteur – Guitry, Péguy, Moulin – que de ses années d’enfance, de celles que la douleur et l’humiliation ne rendent pas plus fort, mais plus seul. Les rappeler pour leur pardonner, justement, d’avoir été tant amères – «l’enfance est souvent une horreur, mais quand on finit par la rejoindre, tard dans la vie, elle est peut-être enfin cela, qu’on appelle le paradis.» Néologismes, ponctuation toute personnelle, flambées verbales: ce livre est une opération périlleuse, mais oh combien audacieuse. Et au jeu de «montre moi ton Mitterand, je te dirai qui tu es», Panthéon sort gagnant.
Le Michael Jackson de Bambi Frankenstein appelle le narrateur pour qu’il remette à flot son image malmenée par des reportages confessant son goût pour les jeunes garçons. Et les voici partis pour un extravagant voyage dans le jet privé de la star. Où l’on voit le King of Pop lire des BD et avouer que depuis longtemps ce n’est plus lui qui se glisse dans la panoplie Jackson publique – gants, redingote, foulards –,
Réalité et fiction jouent au petit jeu de «je te tiens par la barbichette». Réalité rit: elle n’est pas plus forte, elle est juste avant. |