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Julia & Roem

(Coup de sang, Tome 2)


Enki Bilal


Editeur: Casterman

Parution: mai 2011

Format: Album

Disponibilité:Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)

Dimensions:32.1 x 24.2 x 1.4 cm

Pages:90 pages

EAN13:9782203033085

Chroniques Presse

Le Temps

Enki Bilal réinvente l’humanité à partir de Shakespeare

, samedi 30 avril 2011

Après le «Coup de sang», tous les repères géographiques, et même cosmologiques, sont chamboulés. Un désert de sable flotte sur ce qui pourrait être la Baltique, avec pour seul repère au bout d’une route mouvante la carcasse d’un hôtel inachevé enlisé dans une nappe de pétrole. La Terre, martyrisée par l’espèce humaine, s’est ébrouée, provoquant l’apocalypse. Dans ce bouleversement à peine suggéré, le dessinateur Enki Bilal fait évoluer des groupes de rescapés, souvent hostiles, luttant pour leur survie. Et dans ce presque néant, se met en place un remake inouï de la tragédie éternelle de Roméo et Juliette. Mais d’où proviennent ces tirades shakespeariennes qui sortent de la bouche de personnages stupéfaits de s’entendre, comme habités par une voix extérieure, inconscients du rôle qu’ils semblent jouer, dans un environnement d’où la culture a disparu? Rencontré à Paris, Enki Bilal laisse beaucoup de questions ouvertes, mais donne quelques pistes et avoue s’être beaucoup amusé avec ce Julia & Roem, deuxième volume d’une trilogie de «planétologie», comme il aime la définir avec le sourire. Le Temps: Dans votre livre précédent, «Animal’z», qui se situait déjà dans ce contexte post-apocalyptique, des groupes de survivants étaient à la recherche d’hypothétiques eldorados préservés. Mais on les a abandonnés en route… Enki Bilal: Ce n’est effectivement pas une suite, et ce ne sont plus les mêmes personnages. Les deux histoires peuvent parfaitement se dérouler au même moment, ou sans chronologie particulière, chacune dans un coin de la planète différent. Mais j’ai gardé le même contexte, en changeant de cadre: sur cette planète instable, on quitte l’élément liquide, la mer, pour l’élément solide de la terre et du désert. Après l’exploration de la forme du western avec «Animal’z», dans laquelle vous vous étiez plongé en visionnant des tonnes de films, vous abordez là le théâtre, la tragédie classique, vous y êtes-vous aussi préparé? En fait, on reste au départ dans ce concept westernien. De toute façon quand il est question de survie, de l’humain face à des éléments hostiles, inconnus, des territoires nouveaux, on est dans la même logique. On reste dans l’exploration du principe du western, avec l’aumônier multiconfessionnel Lawrence, vieux «cow-boy» dans sa vieille Ferrari (à batteries solaires) comme il aurait été sur son cheval. Chemin faisant il sauve Roem et Merkt, deux jeunes «cow-boys» qui sont en train de se dessécher au soleil, et ils arrivent dans cette sorte de «campement» avec une famille un peu bizarre, pas très hospitalière, qui leur dit clairement qu’ils ne sont pas les bienvenus. Mais au premier regard, c’est le coup de foudre entre Roem et Julia, la fille de la famille. Et tout à coup on bascule dans autre chose, dans une logique absurde, mais totalement implacable, qui est celle de la loi shakespearienne et d’une œuvre universelle, Roméo et Juliette, dont on sait que la fin est dramatiquement tragique. On passe du cinéma à la littérature, en quelque sorte? Animal’z était un western, mais la littérature y était déjà convoquée, par la bouche des deux cow-boys duellistes qui s’affrontaient par citations interposées. Les choses se mettent en place et on comprend que la littérature va être, est déjà, l’élément moteur et peut-être le personnage principal de la trilogie. Alors pourquoi la littérature? C’est une déclaration d’amour personnelle pour la langue française, que j’ai découverte à 10 ans en venant de Yougoslavie avec ma famille, et pour l’expression de l’écrit. Ça peut paraître curieux de la part d’un dessinateur, d’un homme d’image. Mais je ne voulais pas montrer l’apocalypse, l’effondrement des villes par des images. Ce qui me plaisait, c’était d’imaginer que même si une grande partie de l’art, de la culture, disparaît dans l’apocalypse, l’art physique, les tableaux, les sculptures, les films, même le son, il reste la mémoire des hommes qui ont survécu, ceux qui ont une culture, ceux qui ont lu, ceux qui peuvent relancer la machine par la mémoire. Et j’imagine que la planète est un être vivant; elle a la capacité d’enregistrer et de digérer des éléments culturels, des écrits, comme de la mémoire, comme une voix, et elle peut les ressortir quand et où elle le veut. C’est elle qui a organisé ce traquenard, l’a mis en scène, c’est une sorte de mise à l’épreuve pour les hommes. Mais ils n’en sont pas conscients… Howard George Lawrence, aumônier militaire «multiconfessionnel», donc ecclésiastique comme le Frère Laurent de Shakespeare, a des doutes assez vite, avec ces coïncidences de noms, à commencer par le sien. Roem et ­Merkt, comme Roméo et Mercutio, puis Julia, Tybb son demi-frère et Parrish, son promis (qui comprendra aussi ce qui se passe), comme Juliette, Tybalt et Pâris… Mais il ne peut empêcher l’inexorable enchaînement. Comme dans Shakespeare, une altercation bête éclate, sans véritable raison, comme ça se passe aujourd’hui dans la banlieue quand deux bandes se croisent et qu’un regard de travers provoque trois morts. Ça tourne mal, Merkt est tué par Tybb, Roem tue Tybb, tout ça est un peu accidentel, le drame est enclenché. Lawrence prend les commandes du récit, c’est sa voix off qui explique ce qu’il va faire pour tenter d’enrayer cette inexorable machine et sauver les jeunes amoureux. L’enjeu est de taille: va-t-il réussir à modifier le cours de la dramaturgie shakespearienne? Est-ce une façon de dire que l’amour va sauver la Terre? C’est à la discrétion de chaque lecteur, mais les questions sont posées. L’enjeu est là, imaginons qu’une des premières histoires d’amour de survivants, emblématique, tourne mal comme dans Shakespeare: ce serait monstrueux de ma part, et cela n’aurait aucun intérêt. Faire une adaptation stricto sensu du texte de Shakespeare, non, ce qui était intéressant, c’était d’infléchir la fin d’une façon ou d’une autre. Vous êtes très critique envers les religions, pourtant c’est un aumônier qui va tenter de sauver les amoureux, donc la vie. Même s’il avoue ne pas croire en Dieu, pourquoi? Lawrence, c’est Frère Laurent, c’est pour respecter Shakespeare. Comme pour les autres personnages, j’ai tenté de maintenir leurs caractéristiques, même si j’ai fait des modifications. Quoi qu’il en soit, c’est une fin ouverte et optimiste, comme dans le premier livre, alors qu’on vous voit souvent noir et pessimiste? Oui, et ce sera pareil pour le troisième volume, si je détruis une civilisation pour entamer une autre qui commence par mal finir et ne donner aucune chance aux survivants, cela n’aurait pas de sens! Cela veut dire que des survivants parviennent à franchir les premières épreuves que leur impose la Terre. C’est résolument optimiste, même si les hommes ont provoqué ce cataclysme, l’idée est que les nouveaux ne commettent pas les mêmes erreurs. Où en êtes-vous de ce troisième volet? Je suis dans la même situation qu’après le premier, dans le vague. Après l’eau, puis la terre, on évoquera un troisième élément, l’air, avec un autre groupe de survivants, et là encore la littérature sera convoquée. Mais je n’ai encore aucune idée du quoi ni du comment. Je n’écarte pas la possibilité que les survivants d’Animal’z et ceux de Julia & Roem se retrouvent. Vous semez le doute et des indices avant de donner, au milieu du livre, les correspondances de vos noms avec ceux de Shakespeare, et de citer directement des extraits de la tragédie. Comment vous êtes-vous situé par rapport aux lecteurs? Je me suis évidemment posé la question du titre, j’avais peur que ce soit tout de suite éventé, j’ai alors inversé et modifié un peu pour que ce ne soit pas trop perceptible. Et je me suis demandé quel était le degré de connaissance de la nouvelle génération de mes lecteurs sur Roméo et Juliette. A quel moment ces noms modifiés allaient-ils leur faire tilt? Cela me plairait que les lecteurs fassent des recherches sur ces noms. Beaucoup de jeunes de 20 ans savent que c’est une histoire d’amour dramatique, mais ils ne connaissent pas la dramaturgie. Les plus âgés non plus d’ailleurs. Ne tardons donc pas trop à dévoiler les noms, me suis-je dit, allons-y, ce n’est pas la peine de jouer à cache-cache. Quand les choses se clarifient, cela m’a soulagé. Cela devient une histoire de complicité, parce que je pars du principe que les lecteurs vont aller se renseigner sur ce qui va arriver. Et surtout, j’attendais avec impatience le moment où la langue de Shakespeare viendrait prendre possession des personnages. Ce livre, je l’ai déroulé presque au jour le jour, il se faisait au fur et à mesure, et à un moment donné je me suis dit c’est maintenant qu’ils vont parler «en shakespeare». Pour les citations, j’ai parfois triché un peu, j’ai contracté, j’ai fait dire des choses avant ou après. Il a fallu faire un casting dans la pièce elle-même, car il y a une profusion de personnages incroyables, et c’est très bavard, j’ai dû faire un gros travail de dégraissage, garder l’essence même, la violence, le prétexte de la vengeance, le coup de foudre et l’amour en danger. Allez-vous conserver les méthodes de travail utilisées dans ce livre? Pour le travail case par case, oui, c’est définitif depuis Le Sommeil du monstre. Revenir à l’ancienne méthode par planches serait contraignant, régressif. Cela me donne une liberté absolue et ça ne produit que du positif. Le crayon sur papier de couleur et rehauts, je l’utilise pour la durée de ces trois albums, après je reviendrai à la peinture en espérant que cette interruption m’amènera à tenter de découvrir autre chose, techniquement parlant.

"Il y a des lieux, comme ça, où le ciel et la terre se parlent ; je sais même, j'ose le dire, en quelle langue ils se parlent. Les nuages et le sol échangent leurs matières, mêlent leurs particules, ouvrent et recyclent leurs fragments de mémoire. Les mots pleuvent, invisibles, forment des phrases, jouent avec les destins... Ce lieu est un microclimat qui s'exprime en Shakespeare... Ici, ciel et terre parlent le Shakespeare, je le sais parce que je suis fou." H.G. Lawrence.
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