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Pascal Vandenberghe, Président-Directeur Général, Payot Libraire

27 mars 2016

Article paru dans Le Matin Dimanche du 27 mars 2016



Les journalistes sont des gens étonnants. Pendant des années, à partir de 2007,, il ne se passait pas une semaine sans que l’un d’entre eux m’appelle : « Hé, c’est génial : le livre numérique va tuer le papier ! Vous allez mourir ! C’est chouette, non ? ». Et puis les années passent. Le livre numérique est à la peine : cinq ans après son lancement dans les pays francophones, il atteint péniblement les 3% de parts de marché. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, il a en revanche atteint les 30% de parts de marché (en volumes) en 2014, mais reculé depuis. Et puis en novembre 2015, grosse surprise : Amazon ouvre son premier point de vente physique à Seattle. Et en février 2015, le Wall Street journal révèle que la firme américaine prévoit l’ouverture de 300 à 400 points de vente physiques aux États-Unis. Stupeur : pas un journaliste ne vous appelle pour essayer de comprendre ce qui se passe, pourquoi le géant du Net se lance ainsi dans la vraie vie de magasins « en dur ». Et pourquoi vous n’êtes toujours pas mort…

Il y a pourtant plusieurs explications possibles à ce revirement d’Amazon. Tout d’abord, les frais de transport de la vente par correspondance (VPC). Pour Amazon, ils se sont élevés à 11.5 milliards de dollars en 2015. Soit plus de 10% de son chiffre d’affaires. Dans le jargon de la VPC, on appelle ces derniers frais de transport jusqu’au client final le coût « du dernier kilomètre » et, pour Amazon, il est meurtrier. Mais si le client vient chercher lui-même son colis, soit dans des magasins physiques, soit à des « bornes de retrait » savamment disposées sur un territoire, ce sont des dizaines de millions qui seront économisées (largement de quoi financer un réseau de points de vente…). Les drones, c’est bien joli comme effet d’annonce, mais outre les problèmes de réglementation et de sécurité, il faut tenir compte du fait que tous les clients n’habitent pas un pavillon avec jardin où poser l’engin…

Pour comprendre une autre raison du projet d’Amazon, il suffit de regarder l’excellent reportage d’Arte (à podcaster sur Internet) réalisé par Brigitte Kleine « Ecrivez, on s’occupe du reste : la littérature selon Amazon ». On y voit notamment une jeune Allemande qui a autopublié son texte en numérique dans le programme d’Amazon. Le livre a connu un gros succès. C’est rarissime, mais cela arrive. Repérée par Amazon, elle se voit proposer une traduction en américain avec une édition papier à la clé. Ravie, elle se rend ensuite à New York une fois le livre paru. Or, dans toutes les librairies de la ville, on lui répond : « Désolé, ce livre n’est pas référencé chez nous ». Comment s’étonner que les libraires ne commercialisent pas les produits de la firme qui fait tout pour les occire ? Avec son futur réseau de vente (qui, avec pour seule et unique offre ses 5 à 6'000 meilleures ventes, ne mérite pas le nom de librairie), Amazon pourra claironner auprès de ses « auteurs » que les livres publiés sous sa marque sont bien vendus ailleurs que sur son site. Ce programme d’autopublication étant archi-rentable pour Amazon, contrairement à la vente par correspondance de livres papier, il vaut bien quelques menus investissements, n’est-ce pas ?

On pourra trouver cocasse qu’un géant qui s’est construit uniquement sur le Net en vienne aujourd’hui à investir dans des points de vente physiques. Il considère peut-être, à l’instar des soixante librairies indépendantes qui se sont créées en 2015 sur le territoire américain (après des années de repli), que finalement rien ne vaut le commerce physique pour les produits « culturels » ? Si nous n’appliquons pas – et de loin – la même définition aux mots « culture » et « librairie » que M. Jeff Bezos, au moins là nous sommes d’accord : la librairie physique a de l’avenir. Et je ne vous cacherai pas que ça m’arrange drôlement !

Pascal Vandenberghe
Président-Directeur général
Payot Libraire


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