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Dis-moi, Céline, les années ont passé…

Pascal Vandenberghe, Directeur général, Payot Libraire.

27 janvier 2001

Article paru dans L'Hebdo du 27 janvier 2011



Paris, avril 1966, théâtre de l’Odéon. Des « paras » envahissent la scène pour protester contre les représentations de la pièce de Jean Genet Les Paravents, jugée obscène quatre ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie. Genet. Fugueur, voleur, déserteur, homosexuel, qui en plus salit l’armée française : c’en est trop ! Suffisant en tout cas pour que des députés demandent le retrait de la pièce et la suppression des subventions dont bénéficie le théâtre de l’Odéon. André Malraux, ministre de la Culture, refuse. La pièce ne sera pas interdite, et les forces de l’ordre interviennent… pour qu’elle puisse continuer à être jouée.

Paris, janvier 2011, ministère de la Culture. Après avoir préfacé la brochure annuelle annonçant les célébrations officielles de l’année, Frédéric Mitterrand cède aux injonctions de Serge Klarsfeld : « […]Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline comme François Mitterrand a été obligé à ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain. » Il retire le cinquantième anniversaire de la mort de Céline des célébrations de l’année. Pas écrivain. Pas l’un des plus grands écrivains de langue française du XXe siècle. Juste antisémite. Dans le même sac qu’un Pétain.

Éditeur notamment des œuvres de Céline dans « La Pléiade », Henri Godard a rédigé la notice sur Céline pour le Recueil des célébrations nationales 2011 en prenant les plus grandes précautions. Son texte commence par une interrogation : « Doit-on, peut-on célébrer Céline ? Les objections sont évidentes », et il poursuit par ce qu’il défend depuis des décennies : Céline fut un homme d’un antisémitisme virulent, d’une extrême violence verbale. Mais aussi l’un des plus grands écrivains français, en ce qu’il a révolutionné la manière d’écrire.

Et c’est bien là que le bât blesse : si Céline avait été un écrivain académique, respectant les codes, tel un Giono, un Giraudoux, s’il avait pu entrer au panthéon du classicisme littéraire, alors il aurait derrière lui le ban et l’arrière-ban politique et culturel. Il serait traité comme les autres, ceux au passé aussi compromettant – voire plus – par leurs accointances et leur proximité avec cette droite française des années 1930, qui céda au mirage d’un Hitler qui allait aider la France à « remettre de l’ordre » après le Front populaire, et sont aujourd’hui célébrés, lus et enseignés sans réserve.

Si Céline est un révolutionnaire – et traité comme tel –, c’est en littérature. Pour le reste – l’antisémitisme –, il est d’une banalité affligeante, dans cette France qui en fut le berceau moderne. L’affaire Dreyfus n’est pas allemande. Elle est bien française, et marqua le début de l’antisémitisme contemporain dans ce qu’il a de plus abject, dans sa dimension exclusivement raciale d’anéantissement, en rupture avec l’antijudaïsme chrétien historique.

France, 1974, le Voyage au bout de la nuit est inscrit au programme de l’agrégation. Cela ne soulève aucun problème.

France, 2011, cinquante ans après sa mort, Céline dérange encore. De plus en plus, même.

À quand l’interdiction de Nabokov pour Lolita (pédophilie), de Voltaire et des frères Goncourt (antisémitisme), le retour de Sade aux Enfers (pornographie), d’Hergé pour Tintin au Congo (racisme) ? A quand la victoire totale des moralisateurs de la littérature, ceux qui refusent une mise en perspective et en critique, qui nient la faculté des lecteurs à savoir faire la part des choses et à porter eux-mêmes un jugement ?