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Etude scientifique ou parti pris ?

Pascal Vandenberghe, Directeur général de Payot Libraire
08 juillet 2012

Article paru dans le "Samedi culturel" du journal Le Temps.



En Suisse, le monde du livre (édition et librairie), manque cruellement d’un observatoire économique qui lui fournirait des indications précises, fiables et régulières sur son activité. L’Office fédéral de la statistique, quant à lui, ne n’y intéresse pas, sans doute parce qu’il représente un marché de taille trop modeste à ses yeux. Aussi la publication d’une étude telle que le « Panorama du livre et de la littérature en Suisse », commandée par l’Office fédéral de la culture à Josef Trappel (*1) et Caroline Uhrmann, du bureau IPMZ (*2) Transfer de l’Université de Zurich, était-elle attendue avec impatience. Malheureusement, les éléments recueillis apparaissent incomplets, si bien que le crédit qu’on peut lui accorder s’en trouve amenuisé.

Sans entrer dans une discussion sur les conclusions de l’étude, nous nous limiterons ici à souligner les limites de l’analyse sur laquelle sont basées ces conclusions. Concernant la librairie, on remarquera tout d’abord que l’évolution du chiffre d’affaires qui est présentée est si incomplète qu’elle perd tout intérêt. Le chiffre d’affaires global annoncé de 580 millions de francs pour 2004 est loin du milliard communément admis : le mode de calcul et le périmètre retenus ne reflètent pas la réalité. Au-delà des ventes de livres via internet dont il est mentionné qu’elles ne peuvent être estimées, semblent également omises les ventes directes des éditeurs, les ventes des clubs de livre et les ventes de livres dans les circuits non spécialisés… Ailleurs, un tableau présente les plus grandes librairies de Suisse… mais seules les librairies alémaniques sont prises en compte, aucune librairie romande ne figurant dans le classement, alors que Payot devrait y occuper la troisième place (derrière les groupes Orell Füssli et Thalia) ! Aucun chapitre n’est enfin consacré aux différentes problématiques concernant le prix de vente des livres. On pourra s’étonner qu’une étude censée parler d’économie ignore absolument cette question pourtant essentielle, d’autant plus que les spécificités régionales sont la règle dans ce domaine, avec des pratiques et des écarts très importants, et que par ailleurs cette étude avait pour objet d’éclairer le Conseil fédéral sur les mesures concrètes à prendre pour soutenir le secteur.

Autre motif de surprise : dans la liste des « experts » interrogés dans le cadre de l’étude, les seuls Romands répertoriés sont des éditeurs : pas un seul libraire n’a été sollicité ! C’est probablement pourquoi la thèse accusant les grandes librairies d’être seules responsables de la disparition des librairies indépendantes et, par là même, de leur baisse des ventes consécutive à une diminution des lieux de vente de leur production, est reprise telle quelle sans discernement ni tentative d’élargissement de cette question à d’autres éléments de réponse. Notons au passage que, malgré la diminution plus importante de librairies en Suisse romande qu’en Suisse alémanique, la densité du réseau de librairies (nombre de résidents dans la région linguistique divisé par le nombre de librairies) en Suisse romande est encore aujourd’hui plus forte qu’en Suisse alémanique. Les responsables de l’étude disposaient pourtant d’un autre tableau très intéressant, qui permet de poser une autre hypothèse pour expliquer les difficultés des éditeurs de littérature. En effet, une statistique sur les habitudes de lecture des consommateurs (phénomène de société lié au développement du téléphone mobile et d’internet ?) montre bien la forte augmentation des « petits lecteurs », qui passent de 30% à 40% entre 2000 et 2004, au détriment des « gros et moyens lecteurs », qui passent de 38% à 32% sur la même période. Or, il est bien évident que les « petits lecteurs » se dirigent principalement vers les ventes faciles et les best-sellers, les titres plus difficiles étant par nature réservés majoritairement aux gros lecteurs. C’est aller un peu vite en besogne que de rendre les grandes librairies responsables de cet état de fait, qui correspond à un changement structurel de la demande et avec lequel tous les acteurs devront bien apprendre à composer. La publication des chiffres réels par canal de vente, autant sur les ventes de nouveautés que sur celles du fonds permettrait de  juger objectivement du travail de chacun et sans doute de balayer quelques idées reçues. Pour l’heure, les éditeurs suisses bénéficient de subventions pour publier leurs livres, une mesure qui semble nécessaire à leur survie. Mais ces aides s’apparentent à une « respiration artificielle » qui ne devrait pas empêcher les producteurs de livres de se poser des questions sur l’adéquation entre leur production et le marché.

Cette opposition permanente entre « petits » et « gros » libraires ou, pour le dire autrement entre librairies « indépendantes » et « chaînes de librairies » est savamment entretenue : small is beautiful et big is horrible, n’est-ce pas ? Cette pensée binaire a le mérite de simplifier et de rassurer, mais la réalité est pourtant bien plus complexe. C’est la complémentarité entre les différents types de librairies qui assure la richesse du réseau et sa nécessaire diversité. Non, qualité et quantité ne sont pas forcément incompatibles : un livre qui se vend bien n’est pas forcément un « mauvais » livre ; un livre que se vend peu n’est pas forcément un « bon » livre. Un « gros libraire » n’est pas forcément « mauvais » ; un petit libraire n’est pas forcément « bon ». La qualité de l’offre et du service n’est pas indexée sur la taille ni sur l’indépendance. C’est le client qui en est le juge suprême.
On ressort de la lecture attentive de cette étude avec un doute : ses auteurs ont-ils réellement voulu présenter un « panorama », ou bien ont-ils plutôt cherché à faire coïncider au forceps la réalité avec leur façon de la percevoir a priori, pour déboucher sur des conclusions qui étaient pour eux préétablies ? Après le Rapport Prognos, paru en 2001, qui contenait lui-même un certain nombre d’approximations, on attendait de cette nouvelle étude des éléments de réflexion riches et permettant de faire avancer le débat. Une fois de plus, nous resterons donc sur notre faim.



* 1 Co-directeur du Rapport Prognos « Le marché du livre et le prix imposé en Suisse », Bâle, septembre 2001.
* 2 Institut für Publizistikwissenschaft und Medienforschung, Universität Zürich.