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Livre électronique : Laisser passer le train, ou ne pas prendre le bon…

Pascal Vandenberghe, Directeur général de Payot Libraire

Article paru dans l’hebdomadaire L’Hebdo.



Avec l’achat désormais possible sur le continent européen du Kindle d’Amazon, événement suivi de l’annonce de l’ouverture en 2010 d’une librairie en ligne [* 1] par Google et sans doute prochainement par Apple, l’arrivée attendue depuis plusieurs années du livre numérique semble désormais prendre corps. Même si les trois entreprises citées ne proposeront – tout au moins dans un premier temps – qu’une offre en langue anglaise, rapide tour d’horizon pour tenter d’y voir clair et aborder quelques questions qui concernent plus directement les lecteurs de Suisse romande : qu’en est-il de la production en langue française en général et du marché suisse en particulier ?

À l’heure où les éditeurs anglo-saxons et allemands sont déjà tous en ordre de marche pour fournir des contenus numériques dans les différents formats adaptés aux multiples supports de lecture disponibles sur le marché, les éditeurs français en sont toujours à tergiverser et se révèlent incapables à ce jour de développer une plateforme de distribution unique, condition nécessaire à la commercialisation, par les sites Internet des libraires, de l’ensemble de la production des divers groupes éditoriaux : la dispersion des sources d’approvisionnement est un casse-tête difficilement soluble.

Pour l’instant, dans le domaine de la littérature générale, les cinq principaux groupes éditoriaux ont choisi des stratégies différentes : Hachette, en rachetant en 2008 la société Numilog, plateforme jusque-là indépendante, a pu acquérir un savoir-faire qui lui procure des économies de temps et d’argent. Mais ce rachat a fait fuir les autres groupes, soucieux de ne pas dépendre du principal groupe français d’édition. Ainsi, les groupes Gallimard, Flammarion et La Martinière/Le Seuil ont-ils créé une structure commune (Eden, acronyme d’Entreprise de distribution de l’édition numérique), alors qu’Editis, deuxième groupe français, choisissait de développer sa propre plateforme. Le gouvernement français, conscient des risques liés de cet éclatement, a appelé les éditeurs à se regrouper. Cet appel a incité Hachette, qui dispose avec Numilog d’une solution éprouvée, à annoncer qu’il était prêt à en ouvrir le capital aux autres sociétés, y compris aux éditeurs indépendants. Cet appel est jusque-là resté sans réponse.

Cette petite « guéguerre » typique de la culture de l’édition française, le retard pris à décider de se lancer dans la numérisation des fonds et nouveautés, la politique des « chiens de faïence » en ce qui concerne le modèle économique à mettre en place (prix de vente par rapport à la version papier, conditions de rémunération des auteurs et des revendeurs) par laquelle chacun attend de voir comment les autres se positionneront, la crainte d’une perte de maîtrise des prix de vente, les contenus numériques n’entrant pas – pour l’instant – dans le cadre de la loi française sur le prix unique, ce qui en théorie permettrait le discount sauvage et incite les éditeurs à vouloir disposer de moyens de rétorsion sur ceux qui s’y essaieraient… Tout cela a fait prendre un grand retard à l’arrivée sur le marché d’une offre numérique en langue française. Pour la Suisse, une solution de plateforme unique aussi large et ouverte que possible verra le jour mi-décembre. Développée par OLF [* 2], cette plateforme, qui disposera d’une offre très limitée dans un premier temps, à la fois en nombre de titres – quelques milliers à peine –, mais aussi en terme d’éditeurs représentés, devrait rapidement s’étoffer.

D’après certains échos, nombre d’éditeurs indépendants (suisses, notamment), seraient tentés de céder aux sirènes des machines de guerre américaines, qui leur apporteraient une solution « clef en main » (numérisation, droits d’auteurs négociés directement, distribution mondiale, etc.). Revendiquer d’un côté la diversité culturelle – et la densité du réseau des librairies qui en est une des conditions – et, de l’autre, confier leur fonds à un seul distributeur, fût-il mondial, ou accepter pour le moins de tels opérateurs comme canal de diffusion privilégié, serait non seulement paradoxal, mais également dangereux non seulement pour les lecteurs et les libraires, mais également pour les éditeurs eux-mêmes : dès lors que ce marché aura pris de l’ampleur, quelle sera leur capacité de résister aux conditions qui leur seront imposées ?

Ne pas laisser passer le train, certes, mais aussi choisir le bon : tel est l’enjeu. 



* 1. Le débat sur la numérisation par Google des fonds éditoriaux est un autre sujet, qui n’entre pas ici en ligne de compte. De même ne sont pas abordées les perspectives de développement des livres électroniques.
* 2. OLF est le principal distributeur de livres en Suisse romande. Il assure la distribution, entre autres, des groupes Gallimard, Flammarion et Editis, mais aussi de nombreux éditeurs suisses et d’éditeurs anglophones.