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Papier et eBook : Substitution ou complémentarité ?

Pascal Vandenberghe, Président-Directeur Général, Payot Libraire


Article paru dans Le Temps du 16 avril 2016



Précisons tout d’abord que je n’ai jamais été contre le livre numérique. Payot a d’ailleurs été parmi les premières chaînes de librairies francophones à commercialiser des livres numériques dès le début 2011. Je me suis en revanche élevé – à juste titre semble-t-il, avec le recul – contre les nombreux commentateurs qui voulaient opposer livre numérique et livre papier, affirmant haut et fort que le premier allait se substituer au second. Tout comme, à la fin des années 1950, certains, et pas des moindres, de Jean-Paul Sartre à Jérôme Lindon (alors directeur des Editions de Minuit), voyaient dans le livre de poche la fin du livre et de la création littéraire.

Aveuglés, d’une part par le sort que connut le CD, d’autre part par la croissance très rapide du livre numérique dans les pays anglo-saxons, ces Cassandre promirent le même destin au livre papier dans nos pays. C’était aller un peu vite en besogne, et négliger un certain nombre de différences fondamentales, d’un côté entre le livre et le CD, de l’autre entre le contexte anglo-saxon, où le livre numérique a effectivement connu un essor fulgurant, et le nôtre.

De notre point de vue, le livre numérique et le livre papier sont complémentaires, dans la mesure où ils répondent à des pratiques de lecture différentes. Que ce soit lié à la praticité (pour les grands lecteurs « nomades », le livre numérique offre un avantage indéniable) ou à la manière de lire (la « consommation » de livres que l’on ne garderait de toute façon pas dans sa bibliothèque pour y revenir plus tard), le livre numérique apporte des solutions. Mais de nombreux freins peuvent expliquer son faible poids dans nos contrées (3% de parts de marché en 2015), plusieurs années après son lancement.

Pour n’en citer que quelques-uns : tout d’abord, la perception du « consommateur » d’un prix de vente trop élevé par rapport à la version papier. Même si, à nos yeux, ce frein est largement surestimé par les professionnels. Ensuite, l’indigence du format ePub actuel et du mode de protection des fichiers (DRM), qui « buggent » et ne sont pas efficients. L’arrivée prochaine de l’ePub 3 devrait améliorer les choses. Les formats « fermés » proposés par les géants du Net (en particulier Amazon) pour s’approprier les clients : l’interopérabilité des fichiers, honnie par Amazon, sera à ce titre un enjeu particulièrement important ces prochaines années. Ceux qui avaient rêvé à des contenus « augmentés » en sont pour leurs frais (mis à part quelques rares exceptions) : les contenus sont homothétiques et n’offrent aucune valeur ajoutée. À cette liste non exhaustive de freins factuels s’ajoutent des freins culturels insuffisamment pris en compte : le rapport au livre en tant qu’objet est radicalement différent dans les pays anglo-saxons, où l’on « consomme » le livre comme un produit banal, et dans le monde francophone, a fortiori en Suisse romande. Et contrairement à une idée reçue, il n’y a pas de fossé générationnel : les jeunes (pour peu qu’ils soient de vrais lecteurs) ont le même attachement au livre papier que leurs aînés.

Si l’avenir du livre numérique existe, ce sera notamment dans la mise à disposition de ce que l’on appelle les « œuvres orphelines », c’est-à-dire les livres épuisés mais couverts par le droit d’auteur dont le trop faible niveau de vente interdit qu’un éditeur prenne le risque d’une édition papier de quelques centaines d’exemplaires. Cela commence à voir le jour et s’appelle le programme ReLIRE [1] développé par la société FeniXX [2]. Et dans ce sens, comme  nous l’avons toujours dit, le livre numérique est et sera bien complémentaire au livre papier.

Pascal Vandenberghe
Président-Directeur général
Payot Libraire


[1] https://relire.bnf.fr/accueil

[2] http://www.fenixx.fr/


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