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Renforcer tous les maillons de la chaîne du livre, de l’auteur au lecteur

Pascal Vandenberghe, Président-Directeur Général, Payot Libraire

24 septembre 2015

Article paru dans Le Temps du 24 septembre 2015



On a pu lire dans ces colonnes l’écrivain Jérôme Meizoz (15 septembre) afficher son pessimisme sur le « renouveau » de la littérature romande, puis Isabelle Falconnier (17 septembre), déléguée à la politique du livre de la Ville de Lausanne et présidente du Salon du livre de Genève, déplorer quant à elle une absence de « gouvernance concertée en termes de politique du livre », à ses yeux indispensable pour un tel renouveau. Quel regard complémentaire peut-on porter sur ces questions ?

Tout d’abord, s’il est avéré qu’un auteur romand publié par un éditeur suisse a peu de chances de « percer » outre-Jura, ce phénomène n’est ni nouveau ni original. Il en est de même pour les auteurs belges, québécois, bretons ou alsaciens, sans même parler des auteurs francophones des autres régions du monde : sans éditeur parisien, point de salut ! Il n’y a donc pas de place pour un complexe « romand », mais plutôt « provincial » (au sens français et méprisant du terme pour tout ce qui n’est pas parisien). Si Amélie Nothomb et François Weyergans (auteurs belges), Tahar Ben Jelloun (Marocain) ou encore Ahmadou Kourouma (Ivoirien) nous sont connus, c’est parce que leur éditeur est à Paris. S’il est légitime de le déplorer, c’est une réalité avec laquelle  il faut composer.

Ensuite, pour ce qui concerne le marché suisse lui-même, le principe de subsidiarité qui, à l’exception notable du cinéma, attribue la politique culturelle aux cantons et aux villes, ne permet pas la coordination supra-cantonale qui serait pourtant nécessaire. Comme si un éditeur genevois, par exemple, bénéficiant du soutien du canton, ne publiait que des auteurs genevois dont les livres ne se vendraient que dans ce même canton ! C’est absurde ! Si l’on veut parler de littérature « romande », alors le soutien à la création devrait se faire au niveau romand. En décembre 2013, la Conférence des chefs de service et délégués aux affaires culturelles (CDAC) a mandaté une doctorante de l’Université de Lausanne, Carine Corajoud, pour mener une étude à ce sujet et élaborer des propositions pour la mise en œuvre d’une telle politique du livre. On attend toujours que soit rendues publiques l’étude elle-même, les propositions de Mme Corajoud et surtout les décisions concrètes de la CDAC.

La politique des villes et des cantons en faveur du livre se limite pour l’heure à l’aide à la création (auteur et/ou éditeur), sans soutenir la diffusion elle-même (je ne parle pas ici des bibliothèques, mais des librairies). Or à quoi bon aider à la création d’un ouvrage, si celui-ci ne bénéficie pas ensuite d’un accès facilité au lecteur par une forte visibilité ? Si les librairies survalorisent l’offre romande, elles n’y sont pas incitées et n’en sont pas remerciées. Le projet de l’Office fédéral de la culture, il y a quelques années, de créer un système inspiré du programme « Succès cinéma », par lequel tous les maillons de la chaîne du livre, de l’auteur au libraire, auraient été rétribués a posteriori à hauteur de leur contribution dans le succès d’un livre, a été enterré aussi vite qu’il avait été évoqué. D’une part pour cause de rejet de principe d’une partie de la profession (qui a horreur du succès !), d’autre part en raison d’un budget chiffré à quelques petits millions que la Confédération n’était pas prête à débloquer pour le financer.

Cela dit, en dehors de ce type de soutien, en tant que libraire nous n’attendons ni ne souhaitons d’aide directe, contrairement à ce qui se pratique en France, par exemple : les librairies sont des entreprises privées, et doivent à ce titre trouver par elles-mêmes leur équilibre économique. Des soutiens indirects seraient toutefois souhaitables, aussi bien sur le plan qualitatif que quantitatif. Qualitativement, on pourrait imaginer un « label  de qualité » pour les librairies, qui serait octroyé selon des critères clairs : pourcentage de l’activité de l’entreprise réalisé avec la vente de livres, formation des apprentis, tenue des fonds, soutien à la production romande, etc… Les librairies répondant à ces critères disposeraient d’un logo et d’un agrément.

Par ailleurs, si les villes et les cantons veulent soutenir le réseau des librairies, cela passe d’abord par un engagement clair à ce que les budgets d’acquisition des institutions en général, et des bibliothèques en particulier, soient utilisés exclusivement dans les librairies locales, comme l’ont décidé les villes de Genève et Lausanne. N’est-il pas choquant d’apprendre que, dans certains cantons, les bibliothèques sont incitées à effectuer leurs achats en France, avec l’argent des contribuables suisses et au détriment de l’économie locale ? À l’instar de ce qui se pratique au Québec[1], les institutions romandes ne devraient-elles pas effectuer leurs achats uniquement auprès de librairies agréées situées sur le territoire ? Seul un renforcement de tous les maillons de la chaîne du livre est à même d’assurer la prospérité du livre.

Pascal Vandenberghe
Président-Directeur général
Payot Libraire




[1] http://www.mcc.gouv.qc.ca/index.php?id=4432


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