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Entretien. Anna Funder. «Le courage et la conscience des gens me nourrissent»

Propos recueillis par Antoine Menusier, Journaliste, L'Hebdo

Dans «Tout ce que je suis», la romancière australienne Anna Funder retrouve l’Allemagne, celle des cœurs battants et saignants de l’entre-deux-guerres.




Née en 1966 en Australie, Anna Funder a travaillé comme avocate internationale pour le gouvernement australien (spécialiste des droits de l’homme) puis comme journaliste et productrice de documentaires de télévision à ABC avant de se consacrer à l’écriture. En 2008, elle frappait avec «Stasiland», l’un des documents les plus dérangeants écrits sur la RDA: elle révélait l’impact du régime policier mis en place en RDA sur la vie quotidienne des Allemands de l’Est. «Tout ce que je suis», son premier roman, narre l’histoire de quatre jeunes intellectuels communistes fuyant l’Allemagne en 1933 lorsque Hitler accède au pouvoir. Elle vit à New York avec son mari architecte et leurs trois enfants de 11, 8 et 3 ans.

Ruth Becker, Ernst Toller, Dora Fabian… Des intellectuels, juifs, laïques, internationalistes, imprégnés d’idéaux progressistes. Ils sont les héros, vrais, de Tout ce que je suis, le dernier roman de l’Australienne Anna Funder, couvert de prix dans son pays d’origine. Nous sommes en Allemagne au sortir de la Première Guerre mondiale et suivons l’évolution d’un groupe d’amis qui, au sein d’une petite formation, le Parti social-démocrate indépendant, tente de faire la jonction entre le grand Parti social-démocrate et le Parti communiste. L’accession de Hitler au pouvoir en 1933 brise leurs espoirs et les oblige à gagner Londres, mais ils n’échappent pas à la surveillance de la Gestapo. Le courage, la peur, la lâcheté sont au coeur de ce roman, qui fait une incursion en Suisse. Femme de 46 ans, ancienne avocate, Anna Funder, mèche blonde faussement sage, rue dans les brancards des sentiments.

 

« A Paris, à 6 ans, j’ai vu que je pouvais parler une autre langue que celle de mes parents. »

 

Interview

Comment avez-vous fait la connaissance de Ruth Becker, le personnage principal de «Tout ce que je suis»?

J’avais 19 ans. C’était à Melbourne. J’étudiais le français et l’allemand à l’université, ainsi que le droit. J’avais décroché une prime pour poursuivre mes études en Allemagne et je souhaitais en savoir plus sur ce pays. Mon ancienne prof d’allemand m’a dit: «Va voir Ruth Becker» – Ruth Becker avait été sa prof d’allemand. Je savais ce que Ruth avait fait, qu’elle avait écrit des pamphlets, qu’elle avait été arrêtée par la Gestapo et incarcérée entre 1935 et 1939 à Berlin. Elle était courageuse, modeste, cultivée, directe. Elle était née en 1906 et moi en 1966. Elle était juive, je ne le suis pas. Ce n’était pas évident d’avoir une amie de soixante ans de plus que soi, mais c’était comme ça. Elle était présente à mon mariage. Ruth est morte en 2001.

 

Vous avez écrit deux livres, «Stasiland» et «Tout ce que je suis», ancrés en Allemagne. Pourquoi cet intérêt pour un pays si éloigné de l’Australie?

Quand j’étais petite, nous avons habité Paris. Je suis allée à l’école maternelle française. Mon père était endocrinologue – il a exercé à l’hôpital Necker – et ma mère psychologue – elle est décédée il y a quinze ans. Ma famille, australienne, était donc francophone, pas du tout germanophone. La langue allemande, que j’ai commencé à étudier à notre retour en Australie, m’enthousiasmait. Après ma rencontre avec Ruth Becker, je me suis rendue à Berlin- Ouest pour approfondir mes connaissances en allemand. C’était en 1987 et 1988, juste avant la chute du mur. J’y ai connu des gens virés d’Allemagne de l’Est, qui vivaient à Berlin-Ouest, des peintres et des écrivains, principalement. J’étais fascinée par leur vie. Ces amis avaient leurs enfants, de la famille, des amis de l’autre côté du mur. J’ai terminé mes études en Australie, je suis devenue avocate internationale. J’ai travaillé pour le gouvernement australien. Mais je tenais à retourner en Allemagne, ce que j’ai fait en 1995. C’est à ce moment-là que j’ai découvert les histoires qui ont nourri Stasiland.

 

L’Histoire, avec un grand «H», vous passionne-t-elle à ce point?

Ce n’est pas tant l’Histoire qui me passionne que les personnages qui y évoluent. C’est la conscience et le courage des gens que je retiens d’abord. Le courage de Dora, de Ruth ou de Toller, les héros de Tout ce que je suis. Dans Stasiland, les héros ne sont pas des intellectuels mais une femme de ménage, une rock-star alcoolique… Le courage comme la lâcheté ne connaissent pas de barrière sociale. Ce qu’il y a d’extraordinaire, chez certaines personnes, c’est qu’elles placent la morale et la conscience au-dessus de leur propre vie. Je pense à Anna Politkovskaïa (ndlr: célèbre journaliste russe, opposée à Vladimir Poutine, assassinée en 2006 à Moscou).

 

«Ce n’est pas tant l’Histoire qui m’intéresse que les personnages qui y évoluent

 

Tout le contraire de Hans, la figure du traître dans «Tout ce que je suis»…

Lui décide que le plus important, c’est de vivre et non de se sacrifier pour une cause plus noble.

 

Avez-vous de la compréhension pour Hans?

Oui, je le comprends très bien, je ne suis pas une héroïne, malheureusement. Quand je travaillais comme avocate, j’ai côtoyé plein de gens comme lui.

 

C’est-à-dire?

Des avocats. Ce sont des gens qui pensent avant tout à eux-mêmes et qui ne risquent pas grand-chose. Quelque part, c’est là une attitude normale. Le titre de mon présent livre, Tout ce que je suis, vient de ce que des personnes sont prêtes à apporter tout ce qu’elles sont comme êtres humains dans la lutte contre la barbarie. Mais ce «tout ce que je suis», c’est aussi reconnaître que certains hommes, certaines femmes en sont incapables.

 

Pourquoi avez-vous quitté votre métier d’avocate pour l’écriture?

Non, c’est l’inverse, j’ai quitté l’écriture pour devenir avocate et ensuite je suis revenue à l’écriture. Je voulais regarder la vie comme elle est et non comme un cas juridique.

 

Le goût de l’écriture vous est-il venu tôt?

Oui. A 6 ans, j’écrivais des poèmes, affreux. L’apprentissage du français à cet âge-là a été formateur. J’ai réalisé qu’on pouvait s’exprimer autrement que dans la langue de ses parents. J’étais fascinée par les mots.

 

Avez-vous des frères et sœurs?

J’ai deux frères, plus jeunes; l’un est banquier, Hugues, il a fait des études à Sciences-po Paris, et Joshua, il investit dans de nouveaux médicaments.

 

Votre père a-t-il lu vos livres?

Mon père ne me dit jamais qu’il m’a lue.

 

Pourquoi?

Je ne sais pas, c’est intéressant. Mes frères, oui, ils me lisent.

 

Sont-ils fiers de leur soeur?

Oui, je crois (petit sourire).

 

Y a-t-il une part de vous-même, de vos proches, dans «Tout ce que je suis»?

Vous croyez que je vais vous avouer ça? (Rires.) Mais oui, évidemment. La Ruth Becker que j’ai rencontrée n’avait pas de regrets. Elle était fière de ce qu’elle avait fait. Fière d’avoir survécu en prison, aidée en cela, notamment, par les poèmes de Heine et de Goethe qu’elle connaissait par cœur et qu’elle se récitait à elle-même. Dans mon livre, j’ai voulu une Ruth un peu différente, non pas cynique, mais amère. Il y a plus de moi dans cette dernière Ruth. Je voulais qu’elle ait des regrets, car elle ne s’était pas vraiment opposée aux choses, avait été un peu passive.

 

A cause de son mari?

Elle a été trahie par son mari. Elle a divorcé en prison. Voici quelques explications pour bien resituer les choses. Dans la vraie vie, le Hans Wiesemann qui apparaît dans le livre, journaliste satiriste opposé à Hitler mais qui trahira ses compagnons, était marié à une autre Ruth, également juive, qui habitait Paris et qui tentera de se suicider en apprenant la trahison de son mari. Dans Tout ce que je suis, j’ai réuni Ruth Becker et Hans Wiesemann pour en faire un couple. Dans la réalité, Ruth Becker était l’épouse de Paul Heinrisdorf, qui était prof d’anglais en Allemagne. C’est Paul – sous les traits de Hans – qui trahit sa femme. Egalement arrêté par la Gestapo, il la rend responsable de tout.

 

Son père la sauve…

Le père de Ruth Becker était riche, il avait une scierie. Juif, il s’était porté volontaire à 40 ans dans la Première Guerre mondiale. Pour le procès de sa fille, qui s’est tenu en 1936, il avait engagé le plus grand avocat nazi de l’époque. Quand il est entré dans le tribunal, couvert de ses médailles, avec une main droite marquée par une blessure de guerre, tous les nazis présents dans la salle se sont levés…

 

La mère de Ruth est un peu vacharde.

Dans la vie, la mère de Ruth était très gentille. Je l’ai rendue un peu sèche pour créer un contraste de classe sociale avec son futur gendre, Hans, fils d’un simple pasteur.

 

Combien de temps avez-vous consacré à la préparation et à l’écriture de «Tout ce que je suis»?

Cinq ans. Ça a été un investissement total. Je me suis notamment servie d’archives de la Gestapo.

 

Etes-vous engagée politiquement?

Je ne suis membre d’aucun parti. Mon père est social-démocrate. L’un de mes frères est dans le parti conservateur australien, auprès du ministre des Finances. L’autre est membre du Labour, le Parti travailliste. Moi je suis écrivain.

 

Travaillez-vous à un prochain roman?

Mes personnages me manquent, c’est comme une mère avec ses enfants, je ne peux pas les lâcher. Mais oui, je travaille à un prochain roman. L’histoire se passe en Australie, il y est question de politique et de scandale. J’en suis au début.

 

Etes-vous mariée, avez-vous des enfants?

Je suis mariée à un architecte depuis quinze ans. Nous avons trois enfants, deux filles de 11 ans et 8 ans, et un fils de 3 ans et demi. Nous habitons à New York, à Brooklyn, je m’y sens bien. Mais c’est très différent de l’Australie, qui est un Etat social comme le sont les pays nordiques. Aux Etats-Unis, c’est un peu choquant, il y a beaucoup de pauvres. C’est une aventure.


LE LIVRE

Tout ce que je suis

Anna Funder

Prix Payot

CHF 37,50

ET AUSSI ...

Stasiland

Anna Funder

Prix Payot

CHF 11,50